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"Les Undiens, Temporalis Aeternitas"
Hervé WAGUET
EXPOSITION DU 12/06 au 12/07/2008
VERNISSAGE vendredi 13 juin à 18h30, au 7 rue Percée à Yvetot

Hervé WAGUET est un curieux ar(t)penteur des territoires de la peinture. Dans son univers la figure humaine y est à la fois guides et modèles. Animé d’une curiosité sans borne, il est un insatiable collecteur d’images et d’histoires. A l’heure où il est devenu nécessaire d’instituer une « journée mondiale de la diversité », l’œuvre de cet artiste contribue pleinement au débat. L'ouverture culturelle y est une absolue nécessité, ses sources allant d’Antonin Arthaud à James Ellroy en passant par Pif Gadget, Akim et Zembla, sans omettre dans ce registre héroïque et fondateur la figure de « Blek Le Roc » astucieux trappeur, homme d’honneur animé par un idéal de liberté et ami fidèle des Indiens... « Temporalis Aeternitas ». C’est en instigateur permanent du dialogue entre le noir et le blanc, ces deux réputés "non couleur" que ce "visage pâle" venu du Nord de la France, nous parle d’un monde ouvert qui reste encore et toujours passionnément à réfléchir…

David Barbage

Eric GOUWY. : Tes œuvres ne semblent pas avoir d’âge, il serait impossible de les dater par leur seul aspect extérieur. Cela tient à la facture singulière (qui use de discrétion) que tu leur as imposée très tôt et de façon constante. Il t’est arrivé en outre de reprendre des œuvres, sinon certaines pistes d’expérimentations. Je sais encore que tu tâches de t’appliquer à une pratique quotidienne de plasticien. Pour ses diverses raisons, je trouve que tu entretiens un rapport particulier avec le TEMPS. Qu’en est-il ? Dirais-tu que tu es ou que tu fus un artiste intermittent ?

Hervé WAGUET. : Si on veut pousser l’humour : artiste intermittent et peintre du dimanche ! Plus sérieusement, j’ai fait le choix de ne pas passer 24h sur 24 à faire de la peinture. Déjà aux Beaux-Arts, je pratiquais 4 ou 5 boulots afin d’être en relation avec des gens, avec le monde : j’ai besoin d’être dans la Cité. Il y a donc une situation à la fois subie et choisie. Ce qui est choisi : avoir un boulot salarié pour être libre, ne pas être dépendant. Avec l’âge, j’ai pris plus de maturité et ressenti plus de souplesse par rapport à cette notion d’intermittence. 17 ans d’absence de peinture ne m’empêchaient pas de réfléchir aux possibilités de création ou de posture. Ma production restait tellement « conceptuelle » que je n’éprouvais pas vraiment le besoin de croquer ni de ritualiser. Puis ce fut un réapprentissage grâce au geste, à ces gestes. C’est ce que je fis désormais afin de me mettre en situation et dans une position favorisant la création, voire l’urgence de créer. Il n’est d’ailleurs pas certain que ces pièces, issues de croquis et recherches, soient finies, abouties.
Sur la toile de Castiglione, les Bergers d’Arcadie figurent par écrit la notion du temporaire et d’éternité. C’est pourquoi mes personnages se trouvent dans un espace vide ou blanc.

E.G. : Cet espace vide ou blanc te permet d’exprimer l’intemporalité ?

H.W. : C’est aussi l’espace de la pensée… Et la place du concept. Concernant le concept, fait on du post-Duchamp ? Ou de la post-modernité ? (Malevitch – que j’adore parmi d’autres – n’érige-t-il pas la pensée comme quatrième dimension ?) Mais surtout, se repose-t-on le rapport du geste et de la pensée grâce à l’acte de peindre. Et ce qui en résulte, est-ce de la décoration ou de la création ? Y a-t-il une pensée derrière ?

E.G. : Tu indiques à quel point le geste est important pour la pensée, et liés l’un l’autre. La neurobiologie, sinon l’étymologie ne te démentiraient pas. Ainsi, geste et gestation, outre la manu-facture et les manières de faire ( = art), j’ai souvent observé dans tes œuvres cette mani-pulation des objets et des sujets notamment par la variation des perspectives pour le moins cavalières. Voilà une des caractéristiques qui établit ton style, étonnamment précoce. Autre caractéristique : Giacometti utilisait de la couleur, mais dans l’élaboration de ses œuvres il avait beau faire, il « redébouchait » fréquemment sur des gris. Tes couleurs à toi sont le noir, le blanc, le gris, le sable, parfois le mordoré. Est-ce un refus délibéré de la couleur ?

H.W. : C’est dans le prolongement de la question sur la peinture et la création. La couleur c’est facile et très esthétique. Comment faire lorsqu’on veut produire hors codes ? Alors que toute production devient code organisé ? Un signe questionnant ce rapport humain avec le temps présent, passé, futur. La couleur en fait partie. En outre il existe quantité de choses récupérées, que ce soit par les publicitaires, par les artistes eux mêmes. Or, que fait-t-on ? Pourquoi ? Et que propose-t-on ? Et quelle porte offre-t-on pour y accéder ? Dans mes premières pièces il n’y avait que des toiles blanches. Lumières et ombres. Je suis en train de retourner dans cette boucle. Quant au noir et blanc, il pose la dualité donc le dialogue et je ne veux pas me trouver uniquement dans un monologue.

E.G. : Tu parlais de choses récupérées par la pub ou les artistes, nombre de matériaux que tu emploies sont justement des « matériaux de récup’ ». A une époque de revendications environnementales bien pensantes et mercatiques, rappelle-nous depuis combien de temps tu réexploites de tels matériaux. Pourquoi, quels sont-ils ?

H.W. : Depuis la fin des années 70. Il s’agissait de fonds, de supports d’images aussi. Des objets qui en eux-mêmes parlaient de quotidien… Et pour des raisons d’économies.

E.G. : D’économie environnementale comme ménagère ?

H.W. : Oui ! La peinture existe avec ce qui l’environne. Il n’a pas d’art absolu, qui serait la Peinture. C’est un des aspects que je nomme la vie quotidienne.

E.G. : Dont tu t’es emparé comme concept mais, là encore, concrètement.

H.W. : On pose les questions différemment dans ce qui constitue sa contemporanéité.

E.G. : Ton travail artistique tient compte du temps présent, comment ce dernier t’apparaît-il ?

H.W. : Tandis que le siècle des Lumières avait apporté à l’homme des possibilités d’autonomie, il lui est actuellement proposé une modernité de l’obscurantisme.

E.G. : En quoi travaillerais-tu dans l’esprit des Lumières sinon contre cet obscurantisme ?

H.W. : La réponse serait prétentieuse. Je travaille déjà pour moi même. Un besoin de me poser des questions, de chercher des pistes, des hypothèses, et de les partager.

E.G. : J’ai voulu taquiner cette modestie qui, on le verra, conditionne ton travail. Mais la question reste posée. Devant les esquisses d’une œuvre en cours où tu représentes à gros traits blanc pâteux la silhouette célèbre des soldats américains hissant un drapeau : « je travaille sur le mensonge et la communication » avais-tu déclaré. Quoique par un traitement doux, qui t’est propre, est-ce une dénonciation, une démystification, inscrite dans le sens critique digne des Lumières ? Une méfiance de l’image ?

H.W. : Ce n’est, bien-sûr, pas l’image en elle même qui est un mensonge, mais l’utilisation. Ce n’est pas non plus de l’antiaméricanisme. Il existe aujourd’hui une sur-communication, y compris dans le monde du travail et non pas une fois les choses faites, mais avant même qu’elles le soient. Les américains ont gagné… Mais 35 jours après ! La photo de presse est censée partager de l’information alors qu’il s’agit ici non de partager mais de manipuler.

E.G. : Une époque où il vaut mieux faire savoir que savoir faire ?

H.W. : Exactement.

E.G. : D’où, dans un siècle d’autoproclamations invérifiées, l’importance du travail chez toi au moins comme valeur ?.

H.W. : C’est l’importance d’avoir des valeurs comme le travail. Pas seulement une déontologie. C’est croire en certaines choses, comme croire en l’humain. Or l’humain se construit, et la construction se fait par le travail.

E.G. : Tu parlais de croire, la foi n’étant pas exactement la même chose, t’en avait-il fallu pour résister aux accaparements de la vie, dont, nonobstant, tu nourris ton travail ? Y a-t-il des tensions ?

H.W. : L’humain est fait pour vivre et non pour survivre. Et essayer de se réaliser en tant qu’individu. Vivre c’est faire des choix. Quand j’ai eu mon diplôme des Beaux -Arts, j’avais signalé au jury que si je trouvais plus intéressant je ferais autre chose. A ce moment là, j’avais fait le choix d’être dans la pensée et non dans le geste. Etre dans la pensée et arrêter le geste. La recherche autrement que produire. Même si cela était, cependant, un acte de création pour moi, du moins une posture conceptualisée.

E.G. : Ce sont autant d’aspects chez toi qui m’évoquent des composants de la philosophie et de la peinture chinoises. A savoir, la considération pour le Vide, la Fadeur, telle qu’exprimée par François Jullien, et ici le Non-agir (Wu WEI). Or, si ces choses ce sont imposées à toi, ce n’est pas en référence au taoïsme, mais par l’attrait du concept (et du conceptualisme). La volonté d’abstraire puis d’épurer qui l’a inspirée, c’est un premiers pas fondateur qui semble avoir déterminé la suite de ton cheminement. A quoi tu es resté, curieusement fidèle, et par quoi tu auras pu visiter toutes sortes de sujets. Autre chose en procède : le goût de l’humble et du simple.

H.W. : Lorsque je me suis arrêté pendant 17 ans je me posais des questions sur l’universalité. On fabrique des images, quel intérêt ? Où va cet intérêt ? Alors prendre le temps. Comment associer la quotidienneté de l’humain avec une hyperculture du monde depuis des siècles ?. Comment peut-on aller plus loin pour amener quelque chose de supplémentaire ?

E.G. : Ecrivant à ton sujet, j’ai parlé de ton primitivisme instruit mais non acculturé. Tes origines paysannes auraient-t-elles joué ?

H.W. : Je ne crois pas au fatalisme culturel. Quoique ayant eu des parents ouvriers agricoles, je fréquentais un grand oncle qui tenait des positions intellectuelles, de plus on m’a laissé me construire sans tabou, au milieu des BD, de la lecture, de la culture populaire et la question de l’engagement avait pu très vite se poser, d’autant que je rencontrais des personnes nourries d’éducation populaire. Celle-ci tend malheureusement à disparaître.
E.G. : Oui, elle accuse un reflux depuis quelques décennies, mais chaque fois qu’un intellectuel, qu’un artiste partage et rend accessible une connaissance transformante, et surtout dès que le public résiste au gavage ou à la torpeur et ose la démarche qui l’édifiera en acteur, en citoyen, alors ce sera là autant de petits pas en direction de ce qu’on appelle « Education populaire » et nous travaillons à la redévelopper.
Revenons à ton œuvre plastique. Les Arts de récupération, comme ceux réputés « modestes » bricolent, accumulent et finissent souvent par s’égarer sur les brisées des surréalistes, de Dada, de l’art brut et de l’insolite. Ce dont ton style géométrisant et simplificateur t'aura préservé. Peut-on qualifier ton art de modeste?

H.W. : J’apprécie ta remarque sur le primitivisme. Le rapport c’est la spontanéité et l’accumulation. Comment rapprocher le plus et le moins en même temps. Primitivisme et culture. Etre soi-même et participer du monde. Et même si de culture occidentale judéo-chrétienne, paysanne et citadine, il existe d’autres cultures. Comment être soi-même ?

E.G. : Il faudrait rappeler ta prédilection pour les Amérindiens comme un des éléments de décentrement. D’ailleurs, dans les cultures que tu t’es constituées, outre celle de la BD, une bonne place est occupée par celle concernant les Indiens d’Amérique, et pourtant, hormis très récemment, pas de traces formelles dans ton œuvre. Y avaient-elles contribués d’une autre façon ?

H.W. : Oui elles étaient et sont encore présentes dans certains croquis préparatoires.

E.G. : Elles figurent ainsi parmi les étançons de tes chantiers que tu ôtes avant le stade définitif.
Recentrons sur « soi-même »
Est-ce dans une quête de soi que tu as inventé « l’autoportrait » réalisé par d’autres artistes ?

H.W. : L’autoportrait, c’est d’abord un modèle sous la main…

E.G. : Il existe tellement d’enjeux, de motivations pour l’autoportrait qu’il ne peut être aussi anodin.

H.W. : En tout cas, lorsque je suis représenté, ce n’est pas forcement moi… Ou une quête de soi mais de l’autre. Je me mets dans la posture du modèle. Comme diraient les Amérindiens : « je ne suis pas voleur d’images. Je ne vole pas, je m’offre. » Se greffe ensuite un ensemble d’autres éléments : la commande, le questionnement sur l’auteur, le dépassement de l’ego…

E.G. : Qui alors est propriétaire ? Qui s’approprie ?

H.W. : Les pièces étant réalisées en double, chacun est propriétaire de l’une des deux. Mais c’est d’abord une relation et des échanges.

E.G. : Tu es donc plus intéressé par la relation même ainsi que par les rôles tenus, qui est qui, qui tu es et qui serai-tu pour quelqu’un d’autre ?

H.W. : Oui, et ce qui interroge de façon provocante : car si l’artiste m’utilise comme il veut, et que je considère n’avoir à porter aucun commentaire sur le résultat, la seule contrainte est d’appeler ce résultat « autoportrait ». C’est la difficulté pour lui. Cela implique un déplacement trop important.

E.G. : Apparemment insupportable : Gênante question de l’auteur ou de la terminologie. Tes œuvres sont habituellement empreintes de douceur, ce n’est que furtivement qu’il en émane un peu de mystère et d’insolite. Ici c’est ta demande qui crée le malaise.

H.W. : Les personnes projettent leur propre dimension intérieure. C’est ça qui est violent. Je voudrais faire une exposition d’autoportraits où je n’aurais rien fait. Il ne s’agit que de relations : exister sans avoir fait, exposition du vide.

E.G. : C’est le concept qui l’emporte de nouveau.
Ce concept qui dirigea et façonna le style pour lequel tu t’emparas de ton sujet (personnage, corps, portait, tête de mort, …) lui appliquant des couleurs neutres que tu espérais sans séduction, le faisant pivoter dans l’espace selon d’inattendus cadrages quasi-cinématographiques, souvent tronqué (même en volume), notamment par les sortes de lucarnes que tu lui octroies tout en le décorant sobrement d’effets géométriques. Scènes et paysages sont eux aussi assujettis à cet air de famille. Tandis que la captieuse et pourtant sincère simplicité de ce style risque, dans son évidence, de cacher l’immanent concept qui l’a généré.
Entretien retranscrit par Eric Gouwy
Homme de parole(s) et d’écrit(s)
mai 2008

 


 
 
 
 
 

 

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