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Pierre CRETON "La cabane de dieu"
EXPOSITION DU 3 octobre au 14 novembre
VERNISSAGE , le vendredi 3 octobre à 18 h 30
au 7 rue Percée à Yvetot
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le dossier Journal des expositions N° 23
Dossier Service éducatif DAAC Rouen
Pierre
CRETON, est plasticien, photographe, vidéaste, cinéaste,
réalisateur, peseur de lait… Autant de corde
à un arc qui pourrait être celui d’Héraclès.
Tant ses travaux sont accomplis avec force et douceur, tant
ses voyages géographiques et intérieurs sont
soigneusement consignés. Avec patience, il nous invite
à l’exploration. D’une main de fer dans
un gant de velours, il nous guide dans son univers. Il tient
lieu de mémoire dans des salles obscures qu’il
illumine de sa lumière. Poète, il découvre
sa voix (voie) en même temps que sa liberté.
Bon compagnon, il aime à partager travail et expérimentation
avec collaborateurs et ami(e)s fidèles. Le souvenir
est, dans son œuvre, un matériau mais également
un témoin qu’il faut passer à l’autre.
Les lieux nous habitent comme nous les habitons, nous n’y
sommes que de passage. La cosmologie de nos abris s’engendre
et s’instruit ainsi depuis l’aube de l’humanité.
David
Barbage
Directeur
de la Galerie Duchamp
Vincent
BARRE : Avec cette maison dans le bois, il semble
que tu sois dans le conte familial, dans la filiation...
puis que tu convoques d’autres pères ?
Pierre
CRETON : Mon grand-père avait acheté un bois
de vingt hectares après la guerre. Il en reste dix,
avec une cabane, dans laquelle j’ai habité
un temps. C’est une cabane de chasse où mon
père et mes oncles se retrouvaient. Avec mes cousins,
j’ai rabattu tous les dimanches jusqu’à
17 ans. Puis j’ai violemment rompu. Je crois que c’est
à partir de la lecture de Kafka que j’ai commencé
à ne plus supporter la chasse et que je suis devenu
végétarien. Et puis avec le temps, la mort
des uns et des autres (les hommes et le gibier) la chasse,
au moins sur ce périmètre a disparu, mais
entouré d’autres bois, ce lieu reste menacé
de tir. Néanmoins, ce « pavillon de chasse
» m’est devenu un refuge. La seule fonction
qui lui soit restée, c’est l’enterrement
des chiens de la famille, ce à quoi je me réfère
dans le film, et dans l’exposition. Oui, je convoque
les pères (Deleuze et son devenir animal, Kafka et
sa métamorphose) et les chiens. Fuir pour son compte,
fuir ses responsabilités, fuir le monde, se réfugier
dans la forêt, ou dans l’art … Fausse
impression nous disent Gilles Deleuze et Félix Guattari
: Les lignes de fuites ne consistent jamais à fuir
le monde, mais plutôt à le faire fuir. Rien
d’imaginaire, ni de symbolique dans une ligne de fuite.
Rien de plus actif qu’une ligne de fuite, chez l’animal
et chez l’homme. La situation (faire un film à
la cabane - dans la forêt) apparaîtrait comme
une expérience créatrice, celle d’un
individu fonctionnant lui-même comme ligne de fuite
; il la créerait plutôt qu’il ne la suivrait,
dans la forêt; lieu de fuite par excellence. J’ai
fait appel à un comédien : Yvan Duruz, pour
m’éloigner (au moins formellement) du ressassement
autobiographique. Il préparait alors une mise en
scène à partir de textes de Franz Kafka, ce
qui nous mettait sur un territoire commun.
VB
: La trame narrative du film se distant, les dessins se
réduisent. Peut-on parler d'un mouvement vers une
sorte d'abstraction, ou peut-être de pureté
?
PC
: Ce qui m’intéressait ici était d’envisager
un film autrement : dans l’espace d’exposition,
le visiteur arpente et décide du temps du film ;
fragments ou séquences plus longues s’il choisit
de s’installer dans la temporalité du «
film tableau » libérée de toute dépendance
envers le récit. À l’inverse de la projection
en salle qui impose le face à face avec l’écran,
dans une durée précise, l’image du film
dans une installation n’est pas en position d’être
enfermée et peut prendre une certaine liberté
d’espace et de durée. (Cela nécessite
d’avoir anticipé et pensé le dispositif
d’exposition et de changer quelques habitudes, mais
certaines intuitions propres à tous mes films se
sont maintenues ici : préserver dans les déplacements
une cohérence d’espace). L’installation
implique également un rapport physique à l’image,
un déplacement du spectateur. Il est ici lié
directement aux mouvements du film et de ses protagonistes
: arpenter, flairer, être à l’affût,
fuir… mais aussi rester sur place, être immobile,
devenir une statue. Il peut aussi ne rester que des objets
inertes: une table, un fauteuil. Mais il y a toujours la
lumière et le vent, parce que tout dépend
de cela pour flairer et fuir. Quant aux dessins, présents
dans l’installation (sous l’influence de schémas
tels que schéma d’une géographie personnelle
de Aby Warburg ou schéma dynamique du temps de Friedrich
Nietzsche) ils sont une tentative de rendre compte des déplacements
sur le périmètre du film. Ce sont des diagrammes
qui anticipent ou reproduisent les déambulations
d’Yvan et de Juha (le chien) ou la trace d’autres
animaux autour de la cabane, dans la forêt. Ce sont
aussi des schémas du temps – ligne temporelle
- non une ligne continue orientée de gauche (le passé)
à droite (le futur), mais une pluie de points, une
ligne brisée. Avec cette technique de traits en série
(faits au marqueur) j’ai aussi retrouvé le
type de ligne que produit la couture de la machine à
coudre que j’ai utilisé pour d’autres
séries de dessins.
VB
: La galerie constitue-t-elle aussi un territoire, comment
l'as-tu balisé ?
PC
: Il y a un an, j’ai proposé à David
Barbage ce projet pour la Galerie Marcel Duchamp, un lieu
d’art contemporain très proche de la cabane
où je voulais travailler cette question de territoire
et de territorialité. Et puis, géographiquement
Yvetot se situe entre La maison de Vattetot-sur-mer et La
cabane de Hugleville-en-Caux. Ce point entre la mer et campagne
sur le plateau du Pays de Caux, voilà quarante ans
que je le traverse d’une habitation à une autre.
La galerie fut aussi pour moi un lieu de passage lors d’expositions
collectives ou résidence dans le cadre du dispositif
« Les Iconoclasses » Mais envisager une exposition
personnelle, dans tout l’espace de la galerie et avec
un temps suffisamment long pour y réfléchir
est une occasion de me renouveler et de penser à
d’autres manières que sur un écran de
montrer les images.
Je veux que l’exposition soit extrêmement simple
et lisible : Trois étages, trois ensembles : Le sous-sol
(DuchampRAMA) est une programmation de films que j’intitule
: chez soi, seul et les autres, films qui pourraient avoir
en commun la question : « N’habite-t-on vraiment
que des maisons hantées ? »
Le rez-de-chaussée : Habiter Warburg est une série
d’ «images-maisons » née d’une
collaboration avec Cyril Neyrat pour un numéro de
la revue du 104 autour de « l’espace »
et de Aby Warburg. La découverte du livre de Georges
Didi-Huberman : L’image survivante, histoire de l’art
et temps des fantômes selon Aby Warburg a été
un choc (comme l’ont été l’entretien
infini et mille plateaux) et aura donné non seulement
à cette série, mais à toute l’exposition
une teinte particulière.
Au premier étage : La cabane de Dieu, le film. C’est
à peu près ainsi : Moi, l’animal de
la forêt, j’étais alors à peine
dans la forêt, j’éprouvai cette frayeur
des rêves (celle de se conduire, comme si on était
chez soi, là où on n’a pas le droit
d’être), j’eu cette frayeur dans la réalité
même, je dus rentrer dans l’obscurité,
je ne supportais plus le soleil, j’étais désespéré,
réellement comme un animal égaré.
Vincent
Barré est sculpteur et professeur a l’ENSBA
Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris,
il a coréalisé avec Pierre Creton deux films
: Détour suivi de Jovan from foula et L’arc
d’iris (souvenir d’un jardin).
Pour qui sont ces maisons
?
Habiter
Warburg
Dans
l’œuvre de Pierre Creton, cette série
de six photos fait suite à une série plus
ancienne de « maisons d’écrivains »
: sur des photos de pavillons ordinaires, Pierre avait imprimé
le nom des écrivains dont les écrits l’habitent,
traversent sa vie et son travail : Bataille, Blanchot, Duras…
Aux questions maladroites sur le sens de cette impression,
l’auteur répondait par un supplément
d’énigme : « ce n’est pas la maison
de l’écrivain, plutôt celle de ses lecteurs.
» Le lecteur est habité par l’écrivain,
sa maison est hantée. N’habite-t-on vraiment
que des maisons hantées ? Peut-on habiter une maison
hantée ?
Cette
série de 2003 a pour titre : « Habiter, la
vraie vie qui est absente ». Possible traduction :
la vraie vie ne s’approche qu’à condition
de penser ensemble « habitation » et «
absence ». Habiter un lieu, ce n’est pas être
présent, mais s’effacer et faire place à
l’absence de celui qui nous y a précédé.
Dans cette absence, cet écart de temps, la maison
peut devenir un lieu d’imagination. S’ouvre
entre les murs le temps du souvenir, des survivances –
des surimpressions. Philippe Sollers a une belle formule
pour qualifier les plans des films de Jean-Daniel Pollet
: des « volumes d’apparition ». Dans Dieu
sait quoi, Pollet utilise sa maison comme un volume d’apparition
et de montage où, condamné au home movie par
son incapacité physique au voyage, il orchestre le
retour et la rencontre de fragments de ses films passés.
Lui s’est absenté, libérant l’espace
de la maison et le temps du film – l’espace-temps
de la maison-film – pour le retour des images, leur
passage.
Lors
de ma dernière visite, Pierre Creton m’a dit
: « Ce n’est pas ma maison, c’est la maison.
La maison de Jean. Je suis de passage dans cette maison.
Je n’habite pas Vattetot-sur-mer, mais où Jean
Lambert n’habite plus ». Lorsque Jean Lambert
habitait encore la maison de Vattetot-sur-mer, Pierre Creton
avait commencé à y filmer leur amitié.
À la mort de l’ami, Pierre a acheté
la maison, « pour finir le film ». La Vie après
la mort est le premier court-métrage en vidéo
de Pierre Creton, son premier film-maison, habité
par l’absence de Jean Lambert. Au printemps 2007,
la hantise de l’ami décédé se
fait pressante, incite Pierre Creton à donner suite
au premier film : c’est L’heure du berger, second
film-maison sept ans après la mort de Jean. L’intérieur
de la maison de Pierre Creton frappe par son austérité
composée. Tout semble disposé, rangé,
pour que rien ne perturbe les lignes, n’encombre l’œil
par une complication inutile. Livres, vaisselle, machines,
tous les objets sont enfermés dans armoires et placards.
Mais cette austérité n’est pas simple
discipline d’artiste : c’est aussi l’invention
d’une forme très singulière d’habitation.
La norme voudrait que s’installant dans une maison,
on efface la présence des habitants précédents,
on s’approprie l’espace par une accumulation
d’objets et de signes qui le personnalisent. Pierre
Creton a fait le contraire. L’espace est régi
par un principe d’habitation négative : soustraction
de la présence d’un propriétaire, effacement
de tout signe ou indice personnalisant, identifiant le maître
des lieux. Pierre ne s’est pas approprié la
maison de Jean, il ne l’habite pas, il y vit et y
travaille comme un invité permanent. Il a conçu
son espace de vie comme un volume d’apparition, vidé
de tout ce qui pourrait intimider la hantise, la survivance.
La maison n’est vide que pour offrir à l’habitant
de passage l’espace-temps d’une puissance d’imagination
infinie – un cinéma virtuel permanent.
C’est
le miracle de L’heure du Berger : parce que le flux
de la hantise s’intensifie, le passage de l’invisible
s’accélère entre les murs, il faut prendre
une caméra pour fixer des images, donner vie aux
fantômes. Cette leçon d’habitation négative
(il faudrait biffer le mot, comme l’ «Être
» de Heidegger) est aussi celle d’Aby Warburg
: ne pas habiter son domaine de compétence, sa discipline,
ne pas s’y comporter en propriétaire. Être
habité par un désir et un mouvement qui passent
les frontières, fait tomber les murs. Chaque détour
élargit le territoire. Warburg a conçu la
KWB, sa bibliothèque révolutionnaire, comme
un abri sans frontières pour les livres et les auteurs.
Une bibliothèque où les livres eux-mêmes
sont libérés de leur discipline, les auteurs
de leur savoir – chaque auteur, chaque livre sans
cesse chargé d’une nouvelle puissance au gré
de ses voyages d’une étagère à
une autre, au gré des rencontres, du jeu des distances
et des rapprochements.
Warburg paya doublement le prix de son refus de s’installer
dans un savoir. De son vivant, son errance fut interrompue
pendant six ans entre les murs de la clinique psychiatrique
de Binswanger, à Kreuzlingen. Après sa mort
et celle de Fritz Saxl, ses héritiers ont soumis
son travail et l’histoire de l’art à
un violent rappel à l’ordre : fixation des
frontières, retour de l’esprit d’étiquettes,
de classement, de chronologie.
Pour
qui sont ces maisons ? Maisons de passage pour lecteurs,
pour Warburg, lecteur de Friedrich Nietzsche, Charles Darwin,
Jacob Burckhardt, Edward Tylor, Goethe… Devant celle
de Warburg, un tricycle attend l’enfant-explorateur.
Pour
qui sont ces dessins ?
Maison natale
de Sigmund Freud à Freiberg, en Moravie.
De
la photographie de la maison natale de Feud et du vidéogramme
de la main qui dessine, quelle image est première
? Ou bien la main trace une ligne sur la page blanche, papier
photographique où apparaît, appelée
par le geste différenciant et inaugural du tracé,
la maison natale de Freud. Ou bien la main dessine un oiseau
sur l’image de la maison de Freud. Ou bien…
Ou bien… Suspens de la causalité, de la chronologie,
ouverture par la surimpression d’un espace où,
selon le rêve de Freud*, le temps ne serait plus une
ligne où les formes se succèdent et se remplacent,
mais une épaisseur transparente, une maison de verre.
Le trait sur la page blanche divise l’espace, délimite
un territoire. Plan de la maison. Le dessin abat les murs,
ouvre la maison, la transporte. Le dessin décline
la maison, la déforme, la projette.
*
Dans les premières pages du Malaise dans la culture,
Freud pose le problème de la « conservation
dans le psychique » des étapes et événements
successifs de l’existence. Il formule l’hypothèse
selon laquelle « dans la vie d’âme rien
de ce qui fut une fois formé ne peut disparaître,
tout se trouve conservé d’une façon
ou d’une autre et peut, dans des circonstances appropriées,
par exemple par une régression allant suffisamment
loin, être ramené au jour. » La pensée
esthétique de la « survivance », chez
Warburg, s’appuie sur cette même hypothèse.
Cherchant à la préciser, Freud compare la
« vie d’âme » au développement
de la ville de Rome.
Cyril
Neyrat est critique aux Cahiers du cinéma et rédacteur
en chef de la revue Vertigo
www.revuevertigo.com
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