Hospitalité - Exposition du 5 mai au 24 juin 2006
Léo Delarue - Dominique De Beir

Cette double exposition est le fruit d'une collaboration entre la galerie Duchamp et l'Hôpital Asselin-Hedelin d'Yvetot. Les plasticiennes Léo Delarue et Dominique De Beir sont accueillies dans le cadre du programme national "culture à l'Hôpital". Cette convention permet d'inciter les acteurs culturels et les responsables d'établissement de santé à construire ensemble, une politique culturelle inscrite dans leurs projets d'établissement respectif. C'est ainsi que la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) et l'Agence Régionale d'Hospitalisation (ARH) de Haute-Normandie ont suscité et stimulé la mise en place d'une résidence de création qui s'est déroulée d'Octobre 2005 à avril 2006 au fil de rendez-vous réguliers à l'hôpital d'Yvetot.

VERNISSAGE vendredi 05 mai à 18h30,


Entretien en pdf ici


Dominique De BEIR

« Dominique De BEIR, couvre des supports papier de perforations à l’aide d’outils singuliers. Développant un rapport à l’aléatoire et à la non maîtrise. DDB privilégie l’énergie de l’acte créatif pulsionnel et sans repentir possible. Jusqu’a ne plus être à la surface mais dans la surface- dans les creux-, elle dessine une constellation de stigmates insufflant vie à la matière. Le support ainsi transpercé acquiert une relation à l’espace autre, les deux faces du papier étant significativement indissociables. Par le caractère répétitif et acharné de ses actions, l’artiste donne à son travail une dimension à la fois rituelle et chorégraphique. »

Gaye-Thais FLORENT Nov. 2003

Questions à Dominique De Beir…

1) A l’appellation de « sculpteur », le public associe très facilement la solidité, la stabilité, la durée… Or, les matériaux que vous utilisez ne correspondent pas à ces critères attendus. Quel sens à pour vous cette « contradiction »?

DDB : Depuis plusieurs années, je mène des recherches dont les axes sont de l’ordre du pictural, du signe, du texte et du livre. Aujourd’hui, malgré un intérêt toujours puissant pour le dessin, la question du processus de réalisation, le volume plutôt que la planéité et sa mise en situation dans l’espace m’intéressent plus particulièrement. Mon travail se développe avec davantage de monumentalité, je réalise d’importantes constructions architecturales dans lesquelles le visiteur est amené à se déplacer et à pénétrer. Mais, je ne me sens pas du tout sculpteur, je pense être un peintre qui utilise maintenant le volume ou l’association de plans pour animer l’espace. Beaucoup d’artistes avant moi ont utilisé des matériaux fragiles et éphémères pour réaliser leur projet. Je pense entre autre aux artistes de l’Arte Povera. Malgré une fragilité apparente, chacune de mes constructions est bâtie comme si elle allait résister très longtemps. J’aime ce paradoxe et cette absurdité.

2) Les milliers de perforations présentent dans votre travail sont-elles à considérer comme un jeu de patience ou d’impatience?

DDB : Un mélange des deux je suppose, une litanie agitée, un exutoire calmant. En 1997, l’apprentissage de l’alphabet braille a été un déclencheur dans l’élaboration de mon travail. Depuis, à l’aide d’outils récupérés (instruments chirurgicaux, de jardinage...) Ou fabriqués (échelles, lances à pointes...) J’engage une gestuelle “à l’aveugle ”pour animer mes supports. "Cette gesticulation technique primordiale" comme l'écrit Leroi-Gourhan permet de communiquer avant tout avec la réalité physique. Pas une absence d’idées, ni de sens, mais une façon d’être permettant de découvrir sa propre gestuelle et des perceptions nouvelles.

3) Parmi les matières présentent dans l’élaboration de votre travail figurent la cire et l’encre. Comment ces fluides, qui, en se solidifiant, font trace et sens, sont-il en lien avec la perforation ?

DDB : Le papier reste un de mes interlocuteurs privilégiés, il est à la fois souple, fragile et paradoxalement extrêmement résistant. Il m’arrive de le tremper dans la cire qui ainsi le protége et accentue son aspect d’épiderme. Je pique ensuite le matériau avec des stylets, de grandes roulettes. Des inscriptions proches de l’écriture cunéiforme apparaissent. Une des qualités pour laquelle j’ai choisi la cire est qu’elle se modifie à la température, elle réagit comme un matériau vivant. J’ai utilisé beaucoup d’encre dans mon travail pour dessiner, mais elle n’est pas associée à mes travaux de perforation. En revanche, Je me sers de papier carbone que j’intègre à mes feuilles carton. Lorsque je perce, La couleur se duplique telle une auréole ou un fard soulignant une ligne, elle apporte une vibration lumineuse à l’ensemble et une nouvelle profondeur de champ.

4) Le trou correspond souvent à une nécessité, voir à une urgence, d’évasion, d’évacuation, de communication… Il est inévitablement lié « au passage », à une fuite, à l’émancipation. Etes-vous d’accord avec ces évocations ? Et dans quelles mesures nourrissent-elles votre démarche ?

DDB : Plus qu’un geste de percement et de blessure, je troue, je perce la matière qui se déploie à l’endroit comme à l’envers tel un espace lumineux réversible. J’ajoure pour regarder autrement, pour regarder à travers, j’opère un appel d’air. Réalisées de manière pulsionnelle, les perforations envahissent la surface de manière éclatée et aléatoire, elles ouvrent sur des points lumineux, cosmiques mais arrivent aussi comme des comme les signes d’un manque, d’une absence.

5) Vous apportez un soin très particulier l’élaboration de vos outils de travail, quelle en est la provenance et pourquoi tant d’intérêt à la qualité de leur fabrication ?

DDB : L’outil arrive comme un prolongement de mon corps, un médiateur entre mon corps et le réceptacle papier. C’est lui qui engage et détermine un type de gestes et un type d’énergie, Je ne peux donc pas le négliger. J’ai commencé par utiliser des instruments chirurgicaux puis des chignoles, des vrilles… Rapidement, j’en ai bricolé de nouveaux car je voulais que l’outil mette en action mes jambes C’était des semelles de bois avec des clous sur lesquelles étaient collées des chaussures, des bâtons à pointes cloutées… Accordant de plus en plus d’importance à ma méthode de travail et voulant la faire apparaître dans le cadre d’expositions, l’outil et même sa fabrication sont devenus des œuvres à part entière, c’est à ce moment que j’ai engagé des collaborations avec des artisans.

6) Quel est l’événement fondateur de votre engagement dans le domaine des arts plastiques ? Ce qui motive votre présence dans cet univers ?

DDB : J’ai commencé par suivre les cours du soir à l’école des beaux-arts d’Amiens, en Picardie. N’étant pas issue d’un milieu artistique, je n’ai pas encore compris comment j’en étais arrivée à ce désir de dessiner et de peindre. Je n’avais jamais durant l’enfance été passionnée par ces activités. En revanche, mon père nous a transmis très tôt à mes sœurs et moi son véritable engouement pour la lecture. Après deux années passées à Amiens, j’ai poursuivi ma scolarité à l’école des Beaux - Arts de Paris, j’étais avant tout très curieuse de vivre dans la “ capitale ”. C’est sûrement pompeux de le dire de cette façon, mais je ne conçois pas aujourd’hui de dissocier ma vie de mes recherches. Dessiner, construire me transforme en antenne qui capte des infos sur le monde.

7) Sur le parcours d’un artiste se trouvent inévitablement des références artistiques et littéraires qui alimentent son œuvre, en ce qui vous concerne, quelles sont-elles ?

DDB : Dans le champ des arts plastiques, certaines rencontres ont été émotionnellement marquantes, elles ont probablement dirigé indirectement mon travail. Je pense à Pierre Buraglio, Simon Hantai, Pier Calzolari, Pierrette Bloch… ; En littérature, mon choix est extrêmement complexe et varié. Je découvre actuellement les mangas, je viens aussi de lire les romans de Béatrice Cussol “pompom” et “merci”. Le mode d’écriture narratif mais avant tout travaillé comme un texte poétique, la précision dans la description des sensations, des ressentis sensibles sont remarquables. Actuellement, l’univers de la danse est un mode d’expression que je trouve extrêmement vivant et innovant. La dernière chorégraphie de Christian Rizzo est bouleversante, à la fois agressive, douloureuse et magique.

8) Vous avez à plusieurs reprises pratiqué la résidence de création que l’on peut qualifier « en immersion ». Comment considérez-vous cela ? Comme une opportunité convenue, un passage obligé pour un artiste contemporain ou une véritable expérience humaine ?

DDB : Si je continue à mener ma pratique individuelle à l’atelier, j’entreprends depuis environ 5 ans des résidences à l’extérieure: Valenciennes, Rotterdam, Palerme... J’apprécie de déplacer mon lieu de travail tout en me confrontant à un nouveau paysage géographique et humain. Ces différents déplacements m’ont amené à collaborer avec d’autres artistes, d’autres corps de métiers. Plusieurs énergies autour d’un même projet ne font que l’enrichir et parfois, il est extrêmement stimulant de vivre à plusieurs une expérience commune.

9) Vos venues régulières à l’hôpital d’Yvetot ont-elles bousculé quelque chose dans votre approche des êtres et de leur environnement ?

DDB : Pour l’instant, il ne m’est pas difficile de supporter la présence de corps malades, de corps vieillissants. Plutôt que de me renvoyer une image douloureuse, je perçois chez chacun un physique singulier, une voix, un rythme particulier. Avec l’accord de toutes ces personnes, j’ai commencé à accumuler ces petits instants du quotidien par l’image photographique et la vidéo. J’ai été surprise de constater à quel point ils aimaient se mettre en scène. J’espère pouvoir présenter ce travail à la galerie Duchamp et à l’hôpital, malgré des soucis de droits à l’image. L’hôpital nous attribue une aide à la production. Grâce à ce financement, je développe actuellement un volume en résine pour l’extérieur, qui regorge d’espaces verts. C’est une sorte de paravent ajouré où, en se mettant derrière, nous pouvons observer sans être vu. A mes yeux, une place de choix. J’ai le sentiment de ne pas être en retrait de mon travail, mais au contraire de l’aborder par un autre biais.

10) S’agit-il pour votre part d’une première résidence en milieu hospitalier ? Seriez-vous volontaire pour vivre à nouveau une autre expérience dans un tel contexte ?

DDB : Lorsque cette résidence à l’hôpital d’Yvetot m’a été proposée, j’ai accepté sans savoir véritablement ce que j’allais entreprendre. C’était peut-être aussi l’idée de ne pas avoir un projet au préalable qui me séduisait. Aucune indication précise ne m’était donnée, il s’agissait avant tout de présenter mon travail, vivre mes recherches au sein de l’hôpital et si possible convier “les résidents” et le personnel à y participer. Pour moi, les questions étaient : comment engager un dialogue aussi bien par la parole que par l’action sans tomber dans un rôle d’animation ? Comment faire de ces rencontres un moment créatif ? Dés mon arrivée, j’ai souhaité être mobile, il m’apparaissait factice de venir reconstituer un atelier en m’isolant du contexte hospitalier. Et puis, j’avais envie d’observer les gens, les bâtiments, l’ambiance: l’hôpital était mon nouvel atelier. Il se compose de 4 pavillons principaux, 3 sont occupés par des personnes âgées plus ou moins dépendantes et un hôpital de jour, service de psychiatrie pour adultes. J’ai commencé par investir le pavillon Maupassant pour des raisons purement pratiques, la taille du couloir principal. Je me suis installée à une petite table dans cet immense lieu de passage encadré de chambres qui mène du réfectoire à la sortie. J’ai sorti mes outils (petits), mes feuilles de cire, et j’ai commencé à dessiner ”à ma manière”. Au début, je me sentais plutôt mal à l’aise et ridicule car en total décalage dans cet univers. Mon activité pour le moins déroutante aux yeux d’étrangers a engagé des débuts de conversation: Un attrait pour tel type d’outils, une histoire de famille, des bribes du passé, une peinture regardée il y a longtemps... Les fois suivantes, avec l’appui de Nadia, une animatrice culturelle, nous étions une bonne vingtaine à nous réunir dans la salle à manger. Je leur ai proposé des exercices bâtis à la fois sur mes préoccupations et ce qui me semblait pouvoir les intéresser: le rapport tactile à différents matériaux, le contact physique avec l’autre, la gestuelle improvisée, se repérer dans l’espace de l’hôpital... Nous avons fixé des grandes feuilles sur les murs, une personne s’est plaquée contre la feuille et une autre a dessiné le contour de son corps. Nous avons fait le même type d’exercices avec le contour des mains au crayon et avec des stylets pointus. C’était une façon de dessiner sans appréhension, et de toucher l’autre sans appréhension. C’était aussi aborder une réflexion sur les glissements entre dessin et écriture, voir et non-voir, plein et vide, surface et profondeur de manière très spontanée et ludique. Maintenant, j’interviens dans un autre bâtiment, une aile du pavillon bigot. Nous travaillons avec des caisses en carton blanc, celles dont je me sers pour mes propres installations et avec mes outils de taille différente. Les résultats sont d’une diversité étonnante, la fois prochaine, nous allons essayer de faire un volume avec l’ensemble et jouer avec la lumière.

DDB Une citation : “Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire, et c’est en vous qu’elle produit les remous. Elle vous démonte; cette violence est un calme qui vous agite...” Jean Genet, Journal du voleur ,1949.
Propos recueilli par David Barbage avril 2006.

Léo DELARUE…

« Le travail de sculpture de Léo Delarue se tient à la limite de l'abstraction et de l'appréhension de ce qui fait corps: une présence, des formes, une couleur, une peau. Les formes, au début, étaient fabriquées avec les matériaux simples de la construction; elles ont laissé place à des agrégats plus organiques, plus sophistiqués, avec une variété des composants, latex, silicone, résines...et des colorations qui rappellent celles de la peau, rosés, rouges, blanchâtres, orangés, violacés. Les formes sont tantôt creuses et ouvertes, vides d'un souffle qui tend leur surface ou bien agencement de lignes, tuyaux assemblés en courbes souples ou en torsions. Le désir de toucher est mis en balance avec un possible recul physique. Attraction et répulsion jouent un rôle qui maintient le spectateur à distance, sans pour autant écarter ses sensations. » LD avril 2005


Questions à Léo DELARUE…

1) La sculpture se fait souvent par la taille ou par l’accumulation, où vous situez-vous, par rapport à ces pratiques traditionnelles ?

LD : C'est précisément la taille comme manière de faire de la sculpture que je n'ai jamais abordée. Et je fais même le contraire, c'est-à-dire des constructions, des additions. Il me faut assembler, agencer, construire, modeler, superposer, recouvrir, écarter. Pour moi la problématique est plutôt d'ordre de l'abstraction et de la figuration et en quoi les médiums et les processus servent une intuition, donnent sens, tout en faisant forme. Je situe plutôt mes préoccupations importantes dans des questions d'abstraction et de présence, de ce qui fait corps dans la sculpture. Le paradoxe de la présence réelle de l'œuvre et de ce qu'elle suggère de l'autre, de l'absence, du corps, des vides. Les masses peuvent être construites autour d'un vide qui repousse la forme à ses limites pleines, ou faites de lignes assemblées, tordues, tressées, nouées.

2) Les formes tubulaires sont très présentes dans votre travail. A choisir, cela est à rapprocher de la chaîne d’arpenteur, du tunnel de circulation ou de la cavité du ver de terre ?

LD : Je préfère parler de tuyaux. Ce sont souvent des passages, d'une masse à une ligne, et donc matière au dessin dans l'espace. Ce sont des lieux de mouvements, de flux, et de transformation de fluides et en représentent la force ou la douceur, l'aspect pulsionnel. Eléments vitaux, au sens propre comme au sens figuré, l'ambiguïté vient du fait qu'ils n'ont pas de fonction anatomique, qu'ils sont visibles, comme un corps retourné, et mis à nu.

3) Dans l’évolution de votre démarche, on visualise pour partie une inspiration « organique » êtes-vous d’accord avec cette perception ?

LD : Bien sûr. A la fois organique au sens des organes, les formes, colorations, matières textures, brillances suggèrent le corps dans ses fonctions vitales. Mais aussi, la manière dont la sculpture se construit, dans sa logique interne : ainsi, pousser, poser, nouer, souffler, évider, extirper, sont des gestes qui engendrent, qui génèrent les formes et mettent en évidence la relation qu'elles convoquent, entre l'intérieur et l'extérieur, et vont donner de la présence à une forme.

4) Vous semblez prioritairement utiliser les matériaux pour leurs caractéristiques et leurs teintes originelles. De quelle manière avez-vous déterminé votre « palette » de sculpteur ?

LD : Ce sont souvent des matériaux de construction, de droguerie, et de bâtiment. Mais aussi, pour la coloration, des colorants industriels et des pigments et pour le dessin, fusain, pigments et toutes sortes de liants, de cires, de vernis. J'adore me promener dans les magasins de bricolage, tout est tentant, on peut imaginer toutes sortes de formes en détournant les matériaux de leur usage. Je les choisis alors pour leur couleur suggestive, leur matière, tout en sachant comment elles vont provoquer le travail de la forme et convoquer des solutions sculpturales. Mais je suis, paradoxalement assez fidèle au matériau. Au début de mon travail, les ciments étaient à peine teintés, le zinc pur ou oxydé, noirci, les plâtres restaient blancs. Une notion de pureté se dégageait comme un détachement, et la forme était en lévitation entre présence et absence. Jusqu'au moment où je me suis autorisée la couleur, en l'utilisant pour ses qualités picturales, couches et strates, passées patiemment. Le blanc était pur et abstrait, le rouge, lui, peut être, trivial, terrien, réjouissant. Aujourd'hui, si le plâtre reste souvent blanc, ou à peine coloré, les résines, elles, sont teintées dans la masse. Les tuyaux sont recouverts de couches successives de résines qui vont donner la peau de la sculpture, sa présence. Des roses, et des jaunes, orangés, et rouges, violacés, rosâtres, rougeâtres.

5) Avez-vous toujours été sculpteur, et, d’une manière générale, qu’est-ce qui a favorisé ce choix ?

LD : Mes premières sculptures étaient des figures, mes influences Moore et Giacometti. L'écart est insoluble entre les deux modèles. La peinture m'a permis de retourner la question et ouvert un autre champ ; et ma courte pratique de la peinture a favorisé deux choses importantes : le passage de la figure à l'abstraction, et le renoncement à la peinture. Si c'est bien la peinture qui a nourri ma curiosité vers l'art, c'est la pratique de la sculpture qui l'a entretenue. J'ai avancé beaucoup par changement d'échelles, aussi bien dans les formes que dans les références : architecture - mobilier - enveloppe - peau - viscères. Depuis très peu de temps, je me laisse troubler dans mon travail par l'apparition de corps, petites figures aux bras levés, non finis, telles des ellipses de mouvement, de geste et d'action? Ellipse de finitude, et de forme, et de temps. Deux petits modèles, un féminin, un masculin, très semblables. Des corps qui pourraient se reconnaître. Nus. Autour de la sculpture, "des rêves et des sommeils gisant", ils sont placés tels des spectateurs de ces masses colorées, viscérales, emboîtées en un matelas de nuages. Des figures aux gestes sans fin, regardant leur sommeil. D'espace et de territoire, d'intimité du corps ou du mental, ils provoquent l'inversion et le changement de perspective. Ici à Yvetot, durant la résidence à l'hôpital, j'ai continué ce jeu des corps en mettant ensemble une figure féminine et une figure masculine. Ce sont de petites sculptures en terre cuite ; bras levés transformés en mouvement de danse, ils sont ensemble, à la fois statiques et concentrés sur leur figure double du couple.

6) Comment envisagez-vous, d’un point de vue global, la démarche de résidence de création et de production artistique en un autre lieu que votre atelier ?

LD : La résidence c'est une possibilité de rencontres et de surprises. Des changements d'habitude, l'occasion de prendre des risques différents de ceux du travail d'atelier. C'est une opportunité, un moment de travail hors champ de l'atelier, un changement de paysage. Confirmer une intuition, profiter d'une situation. Etablir un temps de travail, de présence à l'autre, d'échanges. Un temps limité, un espace étranger pour favoriser de l'inconnu. C'est aussi un travail immédiat, encourageant et engageant. Il y a un contact privilégié, simple et généreux. Une attente des autres, au jour le jour. Un rapport au travail dans le sens humble, et paradoxalement, parce les avancées en sont difficilement communicables, même si elles sont visibles et sensibles, c'est comme s'il fallait pouvoir ménager la surprise, jusqu'à l'achèvement du projet, de sa mise en forme, et de sa mise en partage.

7) Partant prochainement en résidence sur une île déserte que comportera votre sac à dos ?

LD : Je prends juste de quoi fabriquer un instrument de contemplation. Et je prends, au hasard, dans « Le livre des leurres », ce que dit Cioran : « Des idées qui coulent dans les veines (définition des passions abstraites). Des idées qui imposent leur pouvoir sur le sang, ou comment naissent les passions sans objets. Passions qui ne s'attachent à rien, ni ne nous attachent. C'est-à-dire, mourir pour ce qui est le plus lointain de soi. Eloignement, seule présence. »

Emile Michel Cioran, Le livre des leurres, 1936, Collection Arcades aux éditions Gallimard,.

Propos recueilli par David Barbage, avril 2006.

 

 
 
 
 
 
GALERIE RROSE SÉLAVY

Pratique amateur des élèves
École Municipale d’Arts Plastiques
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