« Loggia St Pierre » Lydie Jean-Dit-Pannel
E xposition du 22 septembre au 18 octobre 2006

Cette exposition intitulée « Loggia St Pierre » est pour partie le fruit d’une résidence artistique, dont le principe est basé sur l’invitation faite à un plasticien à accomplir un séjour effectif en dehors de son atelier et de son lieu d’habitation habituel. Placé sous le signe de la rencontre et de la découverte des hommes et des sites, cet accueil permet la production d’œuvre originales généralement inspirées d’un contexte local, jusqu'alors peu connu de l’artiste. La Galerie DUCHAMP accorde une place privilégiée à ce dispositif en favorisant annuellement trois types de résidences intégrées à sa programmation. Cet automne nous avons sollicité la plasticienne et réalisatrice Lydie Jean-Dit-Pannel, à la sagacité de laquelle nous avons proposé l’actualité du cinquantenaire de l’édification de l’église Saint Pierre d’Yvetot .

Lydie Jean-Dit-Pannel est née dans l’est de la France en 1968, auteur de nombreuses expositions basées sur des dispositifs vidéographiques et sonores, mono bandes, collages, photographies, objets... Elle a obtenu le prix de l’œuvre d’art numérique SCAM 2005 Pour « Le Panlogon » (les papiers peints chambre et couloir) collections printemps 2001 à hiver 2005 – 72’ – Production Jean-Pascal Vial / Le Mas. Elle enseigne la vidéo à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Dijon. Les vidéos de Lydie Jean-Dit-Pannel sont distribuées par Heure Exquise ! Distribution www.exquise.org

Le travail de Lydie Jean-Dit-Pannel sur http://www.lemas.fr/panlogon

Vous utilisez essentiellement le médium vidéo, dans votre parcours. Qu’est-ce qui a déterminé ce choix ?

Le fait d’aimer les images qui viennent du verbe. Ce médium permet des conjugaisons magnifiques. Des images avec du son, des images avec du temps, des images avec de l’espace, des images avec du rythme.

La lumière constitue dans votre production un questionnement important, pourriez-vous nous parler de cette quête ? Sa présence, sa matérialité, sa symbolique pour vous…

La lumière me permet de comprendre un espace. Je commence systématiquement par une mise au noir. C’est comme une page blanche. La lumière me permet de construire. Il y a la lumière des moniteurs vidéo, la lumière des vidéoprojecteurs, la lumière des lampes de chevet, la lumière des découpes lumineuses. Elle souligne souvent, elle aiguille, elle pointe. Parfois, elle vit et incarne. Dans mon installation « La chambre du concierge » par exemple, des centaines de lampes de chevet au sol respirent (s’allument et s’éteignent) par groupes sur le rythme d’une respiration humaine. Chaque lampe a été au préalable trouvée et choisie dans une brocante ou un marché aux puces. Chacune d’elles a un jour illuminé le sommeil, l’amour ou la lecture de quelqu’un.
Au fond de la pièce, un homme, allongé parmi des dizaines de chats veille (vidéoprojection). Dans l’histoire du Panlogon, que j’ai écrite il y a presque 10 ans maintenant, le concierge de la tour de Babel est le gardien dépositaire des rêves et cauchemars de l’humanité. Il a un peu la même fonction que la bibliothèque de Richard Brautigan dans « L’avortement » . La lumière des lampes de chevet me permet de créer un rassemblement de sens et d’âmes, de figurer les rêves en fabrication, elle invite à un assoupissement contemplatif. Do not disturb…

Dans votre travail, on ressent un certain plaisir à la surprise, à la trouvaille : l’image comme un cache-cache de sens ?

C’est exactement cela, je ne peux pas dire mieux. Peut-être est-ce que je pourrais parler d’archéologie. Dans Le Panlogon, les papiers peints chambre et couloir (collection de plans séquences vidéo, sortes de haïkus visuels et sonores, de quelques trames à quelques minutes, numérotés de 0 à l'infini.), j’essaie au travers de mon histoire, de ma vie, de mon regard sur le monde, de mes convictions, de mes errances, du temps qui m’est donné, de questionner l’histoire, la vie, le monde, les convictions de chacun, les errances de quelques-uns, le temps. Un numéro, un point d’entrée, un plan séquence, un point de sortie. Ça c’est pour la grammaire. Après c’est une question de conjugaison (le montage). Tous les rebonds sont possibles. Les miens, les vôtre.

« C’est étrange comme les choses simples de la vie continuent simplement tandis que nous, nous nous compliquons. » Richard Brautigan

On dit Lydie Jean-Dit-Pannel plasticienne et réalisatrice, y a-t-il d’autres appellations contrôlées ou non qui vous conviennent ?

J’avoue que cela m’est complètement égal. Même si le mot poésie me plaît beaucoup. À cet instant précis, je (artiste) peux être intrus, à ma place, à la place de quelqu'un d'autre, en marge, en trop, clandestine, en transit, déplacée, stratège, juste là, en vacances à Yvetot, un leurre, un placebo, un cobaye, un appât, un prototype, une femme de 38 ans, entre de bonnes mains, en phase d'écriture, en phase, en vie.

J’ai trouvé à plusieurs reprises dans votre revue de presse cette phrase qui dit que vous travaillez « à partir d’histoires qui engendrent des univers ». Comment la comprenez-vous ?

Je ne la comprends pas vraiment. Je suis capable de voir l’univers des autres, celui de Lynch, de Barney, de Burton, de Hans Op de Beek, de Trividic. Mais je ne vois pas vraiment le mien, je vis trop dedans pour avoir le recul nécessaire.

Quelles sont vos premières nourritures, littéraires, artistiques, philosophiques, culinaires, parcours passé, choix. Auriez-vous pu être infirmière ? …

Oscar Wilde, les sushi, le caviar d’aubergine, Taxi driver, Jim Harrison, Wolf Vostell, le catch, les étoiles, le prisonnier, le guide du routard, Cordwainer Smith, la nuit du chasseur, Clint Eastwood, Jørn Riel, Iggy Pop, Van der Weyden, le bon, la brute, le truand, Marcello Mastroianni, Vaduz par Bernard Heidsick, Elvis, les suites de Bach, Petra, Christopher Walken, Jean-christophe Averty, Global Groove, le boursin noix / figues, la purée de carottes, David Cronenberg, mon père, les aurores boréales, Jason et les argonautes, Elvira, Jean Painlevé, l’odeur de la pluie sur la route, Jack Nicholson, les repas entre amis, Paul Thomas Anderson, la scène des échecs dans l’affaire Thomas Crown, Mary Poppins, Jacques Tremolin, la extraterrestrial highway, Andy Kaufman, Cindy Ray, Louis de Funès, Gena Rowlands, John Fante, le général sudiste de Big Sur, l’enfer de Dante par Botticelli, Evil dead 2, mon chat Cruella, les Stones, Les Monty Python, la raïta, le cheese nan, Borges, Le big Lebowski, Barbarella, Méliès, les éclipses, mon lit, mon mari, mon fils.

Un ami : Qu'est-ce que tu as fait pendant les vacances ?
Moi : J'ai lu de la poésie japonaise à Bourges.

Lire des haïkus me plonge dans la mélancolie; une mélancolie douce, tendre, assez planante, sourire aux lèvres, nuages sous la calotte crânienne et regard à l'horizon. Pendant l'heure qui suit la lecture, le contact avec les autres est légèrement altéré, déphasé, je me sens terriblement en vie. J'ai l'impression de frôler l'essence des choses, de comprendre absolument tout pendant une nanoseconde toutes les secondes. Chaque micro parcelle de moi communique instantanément en temps réel avec un chat, un myosotis, un flocon de neige, un ruisseau, un cerisier, une libellule. Issa, Bashô, et aussi Brautigan et Kerouac. Et puis être infirmière, non.

Cette année, la programmation de la Galerie DUCHAMP est particulièrement féminine. Pensez-vous nécessaire d’opérer une forme de « discrimination positive » en la matière ?

Je suis avant tout citoyenne du monde. Je ne me pose pas la question de mon sexe dans mon travail. Je suis artiste face au monde, simplement. Organise-t-on des expositions d’artistes à lunettes ou d’artistes rouquins ?


Dans votre cheminement, le voyage, la découverte de nouveaux territoires tiennent une place importante. Est-ce une constante, un fil rouge, une fondation, ou un hasard de l’existence ?

C’est un devoir, un moteur, un besoin. Sentir le déplacement, la nécessité d'aller ailleurs, la migration. Rencontrer de nouvelles lignes d’horizon, de nouvelles mélodies du langage. Et toujours le flux, images, sons, souvenirs, Mémoires Sauvés du Vent, Poussières d'Amérique...

Participer à une résidence n’est jamais anodin. Qu’elles sont ici vos 1ères motivations ? Coproduction, expériences humaines, corpus historique…

Nourritures + immersion + éclipses = artiste heureux qui défriche, avance et partage.


Le choix de travailler sur la figure biblique de Simon Pierre n’est-il motivé que par l’appellation de l’église d’Yvetot ?

Je ne m’étais plus jamais posé la question de l’existence de dieu depuis mon adolescence. Je ne crois pas. Je ne doute même pas. Je suis donc athée. Je viens de chercher « athée » dans le Petit Larousse : qui nie l’existence de toute divinité. C’est un peu fort. Je ne nie rien, et j’ai quelques dieux, Elvis par exemple. J’ai toujours lu la bible. Comme un roman, une épopée galactique. J’ai travaillé sur Simon Pierre spécialement pour l’anniversaire de l’église d’Yvetot. Passionnément.
Et puis il y a eu l’idée de figurer Saint Pierre par mon père. Simon (celui qui écoute) Pierre le pêcheur (d’hommes), le premier apôtre, le meilleur ami du prophète, fidèle jusque devant le tribunal, le gardien des clefs (du sens), le fondateur, l’homme qui se fera crucifié à l’envers par humilité envers son ami. Mon père (celui qui écoute), pêcheur (de poissons dans le Doubs), pompier, champion de pétanque, amoureux des fleurs et de la nature, fidèle, silencieux, solitaire. Il s’est laissé pousser barbe et cheveux pendant 6 mois, et je l’ai crucifié à l’envers dans le garage.

Depuis quelque temps, vous travaillez très activement à un projet intitulé « Mes encres ». Est-ce que ce nouveau projet change quelque chose à votre vie ?

Mes encres est un travail de recherche autour de la migration, du nomadisme, de la mémoire où il est également question du cycle de vie, de l'éphémère, du corps marqué par le temps. Ce travail prend forme au travers de l'écriture, de la photographie, de la vidéo et de l'installation.
Lors de mes déplacements et de mes voyages, je me fais tatouer. Dans chaque ville, un artiste tatoueur différent avec le même modèle. Je fais encrer sur la partie gauche de mon corps toujours le même motif :
Un papillon monarque femelle à échelle 1. (Le papillon monarque est un papillon migrateur. Il parcourt chaque année près de 4000 kilomètres, du Québec au Mexique, afin d'hiverner et de se reproduire.) Je filme et j'archive, caméra à la main chaque séance de tatouage. Le papillon tatoué est, après cicatrisation systématiquement photographié comme le ferait un entomologiste qui souhaiterait recenser et archiver une espèce nouvelle de lépidoptère.
Jusqu’à aujourd’hui, je me suis fait empapillonner le 18 février 2004 à Québec, le 11 mars 2005 à Nîmes, le 21 avril 2005 à Paris, le 10 juin 2005 à Dijon, le 1 juillet 2005 à Londres, le 21 juillet 2005 à San Francisco, le 30 juillet 2005 à Las Vegas, le 4 août 2005 à Cheyenne, le 17 septembre 2005 à Genève, le 28 octobre 2005 à Marseille, le 24 novembre 2005 à Caen, le 28 décembre 2005 à Copenhague, le 21 février 2006 à Paris, le 24 février 2006 à Mexico, le 4 mars 2006 à Acapulco, le 24 mars 2006 à Madrid, le 26 avril 2006 à Budapest.
En parallèle à ce travail d'archivage et de collection, des enregistrements vidéographiques et sonores sont réalisés dans les forêts Oyamel, dans l'état du Michoacán au Mexique pendant les vols nuptiaux, dans le sanctuaire d’hivernation des papillons monarques.
Les papillons encrés deviennent appâts ou leurre, ils se mêlent à la masse du sanctuaire et participent à l’agitation collective.
Mon corps va disparaître petit à petit au milieu des papillons. Au fil des années (des voyages, des tatouages) il s’effacera dans le bruissement de 800 millions d'ailes orangées aux résilles noires.

Ce projet a changé le rapport que j'entretiens avec mon corps. Je suis plus intime avec lui, il me fait voyager au travers de petites choses physiques.

- Tu peux me gratter Madrid ?
- Il faut que j'enlève les poils de Nîmes, Marseille et Dijon.
- Je me suis fait marcher sur Québec.
- Quand Mexico rencontre Genève, je me dis que je devrais maigrir.
- Je me suis faite piquée par une bestiole sur Vegas.
- Tu peux me mettre de la crème sur Paris, il est au soleil.
- J'aimerais me claquer la fesse en disant Miami.

Il change aussi mon premier abord aux autres.

Mai 2006 dans le sud, mon premier printemps encrée. Les premiers jours de chaleur (tardifs) et je retire ma veste.
Je n'avais à aucun moment imaginé un des effets de ce projet dans lequel je me suis lancée à peau et à coeur perdus.

Cela commence par le C'est des vrais ? du matin 9 h. Puis le Attention vous avez des papillons sur le bras ! de 10 h 15 et les Je peux toucher ? de la boulangère et du buraliste. Il y a le C'est des vrais ? de 11 h, le Pourquoi vous faites ça ? de midi, suivi du C'est des vrais ? de 13 h 15. Le Oh ! Madame Butterfly de 14 h 15 m'agace particulièrement, mais le Ils sont beaux vos tatouages de la jeune fille au guichet de la gare me détend. Arrive le fameux Vous, vous aimez les papillons ! du milieu de l'après-midi, devancé par le C'est des vrais ? de 16 h 30.
À 18 h, c'est l'apéro, le Il y en a beaucoup comme ça ? et le (Vous avez du feu ?) C'est des vrais ? de 19 h 45. L'alcool aidant, voilà venir le Hum, je vais papillonner et le 1 papillon, 2 papillons, 3 papillons... Passés quelques C'est des vrais ? , j'ai le droit, sans vraiment crier gare de voir quantité d'encres sur peaux de tout genre, indien sur biceps, tribal sur bas du dos, Titi qui sort du string, dragon sur épaule, Elvis sur torse, lotus sur omoplates, idéogrammes chinois en pagaille perdus dans les poils...
- Excusez-moi, ce sont des vrais vos tatouages ?
- Oui, c'est mon travail.
- Vous êtes tatoueuse ?
- Non.
- Vous faites du dessin...
- Non.
- Ah. ... Je peux toucher ?
- Vas-y.
- Moi, je peux sentir sans regarder là où vous avez des tatouages et là où vous n'en avez pas... (Ok, je vais aller me coucher moi...)
Je préfère parfois remettre ma veste. Je la remets systématiquement lorsque :
- Je vais chercher mon fils au collège
- J'ai un rendez-vous avec ma banquière
- Je vais rendre visite à ma grand-mère
- Je cherche un appartement à louer
- J'ai froid.
Le reste du temps, je vis normalement. J'apprends à garder mon calme et mon sourire ; et puis dans les concerts rock'n'roll, on finit toujours par se les montrer, et ça, j'adore !
Arborer des tatouages, c'est comme promener un chien très mignon, on se fait des amis.


Travailler avec mon père sur Saint Pierre m’a permis, par des méandres d’idées inexplicables de réaliser l’une de mes plus belles pièces vidéo récentes : le bras de fer (papillonnant) avec mon père. Elle boucle une boucle parfaite avec ma première vidéo « J’ai rêvé que j’étais toi ».


Lydie Jean-Dit-Pannel remercie Jean-Pascal Vial (production Le Panlogon et Mes encres), Daniel Jean-Dit-Pannel (Saint Pierre), Lionel Thenadey (compositing Saint Pierre), Emmanuelle Sacchet (coatching), Aurélie Briday (guest), Dominique Angel, Thierry Heynen, David Barbage et Clint Eastwood.

Bonus :


En septembre 2006 et pour une période de trois semaines, la galerie Duchamp accueille en résidence un plasticien dont l’objectif ponctuel est d’élaborer un projet artistique en écho avec le contexte Yvetotais. Cette année, la commémoration du cinquantenaire de l’église Saint Pierre d’Yvetot fut proposée à la sagacité de la vidéaste plasticienne Lydie JEAN-DIT-PANNEL. Le vendredi 22 septembre 2006 à 18h30, une exposition inaugurée par un vernissage ouvert à tous, comprendra une œuvre réalisée en regard de cette actualité.

Lydie Jean dit-Pannel travaille autour de cette histoire qui engendre des univers : dispositifs vidéographiques et sonores, environnements, mono bandes, collages, photographies, objets...


LE PANLOGON du grec " tous les discours " est un work in progress. L’histoire se construit petit à petit, au fil du temps, des rencontres et des différentes réalisations. Lors de chaque nouvelle presentation l'exposition s'expérimente de nouvelles facettes de cette histoire, en adéquation avec le lieu d'exposition.


"Lydie Jean-dit-Pannel relate des contes qui sans que l’on n’y prenne garde nous transporte tout doucement vers des espaces où l’apprêté de la vie semble tout à coup effacé, gommé. La féerie des récits vous calme comme un onguent posé à même la douleur vive. Si la capacité d’un artiste est de créer le monde, un monde, l’univers des récits de cette artiste emprunte quelque chose de l’arbre à palabre où il est doux de se poser pour laisser notre indolence s’envoler tranquillement vers un autre lieu. Mais les contes ne sont pas innocents. Malgré leurs apparentes légèretés, ils piègent cette douce léthargie qui berce notre pré-sommeil. De ces histoires-là, on ne revient jamais tout à fait indemne, et en revient-on ? L’état d’éveil auquel il semble que nous soyons conviés ici n’est pas un simple " simulacre ". Cependant, ses images fantômes ont cette capacité de nous habiter pour longtemps et de participer à la construction de l’espace mental, géographique dans lequel nous tentons de cerner et identifier notre propre réalité." Extrait d'un texte de Gilles Forest


 

 

 
 
 
GALERIE RROSE SÉLAVY

Pratique amateur des élèves
École Municipale d’Arts Plastiques



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