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"MANIEUR
DE GRAVITE" EXPOSITION DU 13/11/ au 16/12/2006
Ghislaine VAPPEREAU, Sculptures et installations
VERNISSAGE
vendredi 17 novembre à 18h30, au 7 rue Percée à
Yvetot
A cette
occasion, sont édité un volume de la collection
Petit Format, texte de Aimeric AUDEGOND, ainsi qu’un Cahier
pédagogique, également disponible en PDF.
Si
chacune des expositions de la Galerie Duchamp est l’occasion
de réunir les conditions d’une rencontre, celle de
Ghislaine Vappereau n’échappe pas à la règle.
Dans son titre " Manieur de gravité ", elle nous
invite à relire " Le grand verre " œuvre
majeure de celui sous le signe duquel le centre d’art contemporain
de la ville d’Yvetot s’est placé voici déjà
quinze ans. En effet, le vendredi 15 novembre 1991, au 7 rue Percée
à Yvetot, était inaugurée la Galerie Duchamp,
dans un double hommage à la ruralité et à
cet artiste Haut Normand qui a bouleversé radicalement
l'art du 20e siècle. Marcel Duchamp est né le 28
juillet 1887 à Blainville-Crevon, situé à
vingt minutes d’Yvetot.
Mais
au-delà de ce haut patronage, ce fut la mise en place d’une
indéfectible politique culturelle liée aux arts
plastiques. Sans discontinuer et avec le soutien de l’Etat,
de la Région et maintenant du Département, la Ville
d’Yvetot a validé, année après année,
une authentique programmation d’art contemporain et ses
nécessaires dispositifs de médiation, les visites-ateliers,
la collection Petit Format, les cahiers pédagogiques, les
iconoclasses…
En
devancier enthousiaste, le sculpteur Jacques
Asserin fut le premier à exposer à la Galerie
Duchamp. Aujourd’hui, quinze ans plus tard, Ghislaine Vappereau,
sculpteur également, peut investir à la suite de
tant d’autres, cet espace exclusivement dévolu à
l’art contemporain. Plus qu’un anniversaire, cette
exposition est une étape que notre structure franchit avec
engagement et détermination. La relation entre les arts
plastiques et une collectivité territoriale n’est
pas une évidence; elle est au mieux une ambition patiente.
Aussi
dans la vie d’un couple et en souvenir d’une "
MARiée mise à nu par ses CELibataires même
", quinze ans de communauté sont " les noces
de cristal ", à la fois fragiles comme l’est
tout lieu de diffusion de l’art contemporain et limpides
comme doit s’établir notre relation à l’ensemble
de nos publics.
David
Barbage
Directeur de la Galerie Duchamp
La
série des Si peu reconnaissable a été réalisée
par Ghislaine Vappereau entre 2004 et 2006 lors d’une première
résidence d’artiste à l’Ecole Nationale
Supérieure de Limoges, suivie d’une seconde à
l’Ecole d’Arts du Beauvaisis et enfin au Centre d’art
Passages à Troyes. Ces immersions plastiques, comme les
expositions qui ont suivi ces événements, furent
alors pour l’artiste l’occasion de revisiter et de
transposer une partie de ses sujets au travers de la céramique
et de la maille. En effet, depuis 1989, Ghislaine Vappereau, dans
son incessante exploration du territoire de la sculpture, a expérimenté
de manière récurrente les potentialités plastiques
et sculpturales d’une même forme : la chaise. Issu
d’une première recherche menée autour du thème
des cuisines, l’objet, décliné sous plusieurs
configurations formelles, est devenu, pour l’artiste, une
façon d’éprouver le réel, de jouer
d’un équilibre instable, entre abstraction ressentie
et réalité à vérifier. Abandonné
quelques temps, ces chaises sont poétiquement réapparues
dans son univers sculptural en 2002, à la suite d’une
collaboration scénographique avec une chorégraphe.
Ainsi, après avoir été déclinées
sous plusieurs formes, distordues, rabattues par plans, puis sous
différents matériaux que sont le bois, le plâtre
et le lin, les chaises de la série Si peu reconnaissable,
se trouvent à présent pourvues de nouveaux attributs,
la céramique et le textile tricoté. Outre l’apport
d’une nouvelle déclinaison de matières et
de matériaux, les nouvelles techniques permettent surtout
à Ghislaine Vappereau de mettre en exergue leurs qualités
intrinsèques mais aussi de jouer de toutes formes d’oscillations.
D’abords rétrospectives, en éprouvant les
bouleversements occasionnés de part la sollicitation de
formes anciennes et l’utilisation de la céramique
et du textile, mais surtout en ce que les potentialités
du matériau peuvent offrir à l’artiste. Travailler
la céramique, par exemple, c’est jouer avec la souplesse
de la matière, user de sa mollesse, risquer la fragilité
pour enfin laisser au feu le soin de réaliser son ouvrage.
Les sculptures oscillent donc entre la mollesse ressentie et la
rigidité tangible, entre une résistance avérée
et une fragilité palpable, ou encore entre forme et informe.
L’œuvre de Ghislaine Vappereau s’enrichit de
ces contraires. En travaillant essentiellement les potentialités
abstraites et esthétiques de l’objet, l’artiste
s’attache à ne conserver qu’une idée
sommaire du sujet (la chaise). Aussi, Ghislaine Vappereau étire
et étiole les formes jusqu’à les faire glisser
dans un interstice, un entre-deux. Frontales, écrasées
et aplaties, ce ne sont plus des chaises mais des masses à
la fois identifiables et inattendues, reconnaissables et indistinctes.
Désormais, elles s’apparentent d’avantages
à des corps décharnés, des « peaux
de chaises », dont l’absence d’ossatures rend
les enveloppes méconnaissables. Puis, inscrivant irrémédiablement
ces œuvres dans une corporéité latente, Ghislaine
Vappereau désarticule les principaux organes de ces «
peaux de chaises », les disloque pour ensuite les réarticuler
à l’aide de liens. Comme pour envisager une mobilité
du corps, ces « peaux » en latex ou céramique
sont présentées soit en sommeil, étendues
sur des plaques, soit accrochées tels des pantins, ou un
linge. Elle laisse donc pendre ses sculptures dans le vide, ce
qui revient, selon Maurice Fréchuret, « à
répondre aux sollicitations de la gravitation sans pour
autant céder totalement à elles » . Dès
lors, face à ces architectures précaires, à
cet équilibre improbable qui défie effrontément
les lois de la gravitation, naît une tension entre la sculpture
qui menace de chuter et la préciosité que l’on
prête d’accoutumée à la céramique
et à la porcelaine. Avec la série des Si peu reconnaissable,
le temps et les mouvements semblent se suspendre. Plus que jamais,
les chaises de Ghislaine Vappereau sont dépossédées
de toutes fonctionnalités apparentes, arrachées
du sol, disloquées, elles perdent tous les attributs qui
les rendaient usuelles. Mais de cette utilité perdue, les
chaises gagnent en autonomie ; arrachées de leur servitude,
suspendues, les voilà qui entonnent le chant de l’émancipation.
Chancelantes, elles s’apprêtent, à la fois,
à s’animer et à danser mais aussi à
tomber dans un fracas assourdissant, le visiteur se faisant quant
à lui le témoin de ce moment de grâce pétrifiée.
Aimeric
Audegond, octobre 2006.
In Manieur de gravité, Ghislaine Vappereau collection Petit
format Galerie Duchamp d’Yvetot
Journal
des expositions N°14 « Manieur de gravité »
Ghislaine VAPPEREAU
Questions à Ghislaine VAPPEREAU, exposition à la
Galerie DUCHAMP d’Yvetot du 13 novembre au 16 décembre
2006.
Quelles
sont les racines de votre travail, ses premiers principes actifs
?
Une difficulté à comprendre l’organisation
du monde. La réalité se présente comme un
tissu d’évidences, de conventions jamais énoncées.
Lasse de ne pouvoir en comprendre les lois secrètes, je
me suis tournée dans un premier temps vers ce qui est rejeté
de cette réalité tout en la parodiant, les déchets.
Comme
une oscillation subtile, votre propos se situe entre la stabilité
et le mouvement. Pourquoi favorisez-vous ce tandem dans vos derniers
travaux ?
Mon travail s’est toujours organisé autour d’un
mouvement dialectique qui va et vient entre la reconnaissance
et la dénégation. On reconnaît, on identifie
ce qui advient mais une gène trouble la plénitude
de cette reconnaissance, introduit le doute et nous plonge dans
une dénégation. Le déchet, la parodie fonctionne
sur cette dualité et maintenant, la recherche d’équilibre
et la peur du fracas dans le cas des assiettes ou la mollesse
des postures des matériaux rigides réitèrent
cet écart. Le mouvement et la stabilité est une
autre dualité.
La
lumière modèle la forme autant que le matériau.
Portez-vous une attention particulière à cette composante
discrète de l’installation ?
La
lumière est ce qui structure la vision. La lumière
donne le relief aux choses perçues et l’agrémente
de contrastes, de couleurs… Dans mon travail c’est
la lumière qui structure l’espace. Les premières
installations de cuisines s’organisaient autour des qualités
de l’éclairage, qui donnaient le contexte de la nuit,
de l’après-midi ou du matin. Elles étaient
autant des mises en espace de meubles et d’objets que des
sculptures de lumière... Ensuite dans les bas-reliefs,
la lumière a été matérialisée
au travers de formes qui jouaient d’un double statut, désigner
l’espace et représenter l’ombre ou un substitut
d’ombre. Ces formes d’ombre sont ensuite apparues
sous forme de socle dans les sculptures. Donc la lumière
et son corollaire l’ombre ont toujours été
à la source du travail.
Comment
et à quel moment la terre intervient-elle dans votre travail
?
Une démarche artistique se construit sur des choix, des
contraintes assumées, des injonctions qu’on se donne.
La relation que j’ai établie avec la terre ou plutôt
le modelage a d’abord été un refus voire un
interdit pour différentes raisons. La première était
qu’il existait assez d’objets au monde pour ne pas
en rajouter d’autres, et que le rôle de passeur qui
interceptait un objet sur la voie de la déchéance
pour le réintroduire dans un projet artistique me convenait.
Ensuite, je me méfiais du modelage comme un rapport direct
entre un matériau et une pratique manuelle et que je me
méfiais plus encore d’objets creux destinés
à la céramique, qui ne porte pas sur leurs surfaces
les traces de cette opposition entre un volume et l’espace.
De la sculpture, j’avais retenu cette formule, la vigueur
du modelé. Il me semblait que seul un modelage plein pouvait
concilier cette double dynamique : celle structurante jusqu’à
animer la surface et celle opposant l’énergie de
l’espace qui venait contrarier la surface.
Finalement après la perte des objets, je me suis senti
libérée de la contrainte imposée par l’échelle
des objets. Travailler des formes réduites devenait possible.
Et pour conserver la première maquette, j’ai décidé
de la réaliser en céramique. Tous les interdits
ne sont pas tombés d’un coup. Je me suis astreinte,
dans un premier temps à travailler la céramique
par coulage pour prendre le temps de la réalisation du
modèle.
Jusqu’au jour où je me suis autorisée le modelage,
dans la série mine de rien. De là, la céramique
a trouvé son essor mais en gardant le point de vue du sculpteur.
L’un
des sens du mot assiette comprend « la stabilité
d’une chose posée sur une autre », est-ce un
hasard du lexique ou une base symbolique de votre travail ?
J’ai remarqué ces convergences, car il y a aussi
l’assise de la chaise mais je ne sais pas encore qu’en
penser. Assise et assiette évoque la stabilité alors
que la démarche menée autour des assiettes, les
empilements cherchent le point de déséquilibre à
la limite de l’équilibre. On retrouve ce point où
tout bascule vers la déchéance, où l’objet
perd sa fonction, sa dénomination pour retourner à
l’état de matériau.
Assiette après assiette, les piles se dressent dans un
équilibre précaire, comme les formes en textile
lestées se déforment sous l’effet de la pesanteur.
Elles affrontent les lois de la physique, maintiennent le souffle
d’un temps suspendu, maniant la gravité.
À
un certain stade de vos recherches intervient la forme humaine,
tel un pantin versatile. Avez-vous favorisé son avènement
?
Comme je travaillais avec du mobilier réel, l’échelle
du corps et la présence humaine étaient induites.
Quand j’ai voulu animer des formes de chaises, elles se
sont immédiatement apparentées à des pantins
anthropomorphes ou zoomorphes.
Propos
recueilli par David Barbage, novembre 06
Si
peu reconnaissable
Percevoir,
c'est négocier le réel, c'est une transmutation
élaborée depuis les impacts lumineux. Le regard
élabore la vision pour la rendre intelligible en signes.
Des étapes dans ce processus de reconnaissance nous conduisent
à reconnaître, à nommer, abstraire avant de
retourner au flou de la matière. Ces sculptures déploient
des passages vers l'identification. Éventuellement, ce
processus peut enclencher un retour en arrière vers une
forme déchue revenue à l'état de matériau.
Le réel même dans sa réalité tangible
n'est donc jamais si éloigné de son abstraction,
ils se soutiennent l'un l'autre. Dans la série si peu reconnaissable,
un processus de concrétion et de dislocation fait émerger
en 1988 des silhouettes qui les apparentent à des chaises.
Elles se proposaient par association d'éléments
informes de tendre jusqu'à une vraisemblance qui engage
le regard à les identifier à des formes repérables.
Elles s'appuient sur la fantastique propension du regard à
faire image et à faire sens. Ces formes ont resurgi à
l'occasion d'une collaboration avec une chorégraphe en
2002. Dans ce processus d'élaboration, les métamorphoses
apportées par le changement d'échelle, les décompositions
de plans, les réalisations en matériaux et techniques
différents multiplient les approches. Le contreplaqué
a redessiné le contour attesté par une ombre qui
s'adjoint un double en grillage. La recherche du mouvement a démantibulé
ces formes pour les transposer dans des matériaux articulés
(marionnettes, pantins) puis souples comme le lin. La céramique
a rigidifié la souplesse des poses pour les suspendre dans
des postures étirées, désarticulées.
La pesanteur s'est alanguie donnant l'illusion d'un temps suspendu
dans cette attraction vers le sol. La maille les a agrandies retournant
aux masses colorées d'origine. Lestées, elles se
déforment dans des postures appesanties. Chaque transformation
répercute l'étape précédente dans
un cortège de transfiguration et de déchéance.
Ghislaine Vappereau
Octobre 2006
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