« AU BOUT DE LA NUIT » EXPOSITION DU 12/01/ au 21/02/2007
Bertrand GADENNE, Plasticien vidéaste.

VERNISSAGE vendredi 12 janvier à 18h30, au 7 rue Percée à Yvetot

A cette occasion, sont édités : un volume de la collection Petit Format, ainsi qu’un Cahier pédagogique, disponible en PDF sur le site

« Au bout de la nuit », il y a le jour, c’est inévitable, même si selon ses propres termes, Bertrand Gadenne « pour y voir clair, a toujours eu besoin de l’obscurité ». Depuis plus de trente ans, il interroge ce contraste fait d’ombres et de lumières, de films et d’images fixes. Il joue d’une manière apparemment légère de tout ce qui la compose et la produit. Mais ne nous y trompons pas, derrière des apparences anodines s’engagent de multiples recoupements possibles. Par un subtil dosage, entre symbolique et optique, il nous engage à devenir l’explorateur questionnant d’un réel aussi quotidien qu’extraordinaire.

L’exposition de Bertrand Gadenne à la Galerie Duchamp est assotie d'une projections nocturne située dans la ville d’Yvetot. En partenariat avec la Boutique Serge Blanco 18 rue du Mail 76190 YVETOT tel 02 35 98 60 53, visible entre 18 h et 21 h. Après une première actualité dans la région en octobre 06 au FRAC Haute-Normandie, Bertrand Gadenne sera présent en janvier à l'École Régionale des Beaux-Arts de Rouen pour y encadrer un atelier de recherche et de création. A cette occasion une œuvre de l’artiste sera également visible en soirée à la Petite Galerie de l'Aître Saint-Maclou située 186 rue Martainville au cœur de Rouen du 18 janvier au 15 fevrier 2007.

David Barbage
Directeur de la galerie Duchamp

1) En quoi l’univers du cinéma est à l’origine de votre démarche de plasticien contemporain ?

Travailler sur l'image en mouvement et sur la notion de projection introduit des correspondances avec l'histoire cinématographique, mais aussi photographique et vidéographique. Au cours de mes études artistiques à l'école nationale des Beaux-Arts de Nancy de 1971 à 1976, je me suis passionné sur les nouveaux médiums comme la vidéo et le cinéma expérimental qui émergeaient dans l'activité artistique contemporaine. J'aime bien cette idée de refaire le monde, de partir depuis l'origine et d’en connaître l'essence même, d'aller à l'essentiel. J'ai donc étudié l'histoire de la naissance des images, aussi bien sur le plan scientifique, historique et culturel. Cette recherche m'a permis de découvrir au-delà de mon activité picturale de l'époque, l'émergence de ces nouveaux supports de création que développaient certains artistes du mouvements Fluxus, du Minimalisme, du Land Art et ceux liés au Cinéma Expérimental. A l'époque, c'était d'une grande nouveauté. Il n'y avait pas d'enseignement de la vidéo ou du cinéma à l'école d'art. C'est grâce à la venue d'artistes à l'école comme Roland Baladi que j'ai été sensibilisé à la découverte de ces médiums. Il m'a été possible d'utiliser les nouvelles technologies dans le cadre de l'école et au cours de workshops inter-écoles. Je pense avoir réalisé durant cette période et jusqu'en 1983 des œuvres vidéographiques et cinématographiques marquantes qui sont encore d'une grande efficacité artistique. J'espère avoir un jour l'occasion de les présenter... Cette époque d'une activité très intense où tout était à découvrir, à inventer et à expérimenter, s'est déroulée dans un contexte personnel presque sous-terrain au niveau médiatique, on disait à l'époque underground, souvent dans l'indifférence de la critique et de la presse artistique. Malgré mes participations à différents festivals de Cinéma Expérimental et à la Biennale de Paris, les galeries, les musées et les centres d'arts n'étaient pas prêts à accueillir et à présenter ce type de création. Il ne fallait pas se décourager et savoir s'obstiner pendant 30 ans afin d'obtenir lentement un regard critique sur mon travail. A cette époque, mes fréquentations avec le Cinéma Expérimental m'ont très vite dirigé vers Marcel Duchamp avec son film « Anémic cinéma », vers les Dadaïstes, Man Ray et les films expérimentaux de Fernand Léger et de bien d'autres artistes français, allemands ou russes jusqu'à Andy Warhol, Michael Snow et Jonas Mékas... La liste est longue !!! Heureusement quelques personnalités françaises défendaient la pratique du Cinéma Expérimental comme Dominique Nogues ou ponctuellement comme Joël Hubaut, qui m'avait d'ailleurs invité à Caen dans son lieu alternatif « Nouveau Mixage International » pour y présenter deux dispositifs cinématographiques. J'ai été aussi invité à Nancy, Strasbourg, Marseille, Paris et en Allemagne. Très souvent dans des lieux associatifs gérés bénévolement par des artistes. Cette activité de la pensée et du regard cinématographique a été longtemps occultée par la médiatisation de mouvements artistiques ou d'artistes jugés toujours plus contemporains, toujours plus avant-gardistes. Mais ne nous éblouissons pas et sachons garder nos distances.

2) D’un point de vue technique, vous utilisez ; le film, la diapositive, la vidéo projection, les écrans plats, ou encore certaines techniques du spectacle vivant, à la manière de « qui de la poule ou de l’œuf ? » . Ces différents outils influencent-ils ou, parfois, suscitent-ils la naissance de certaines de vos pièces ?

Venant d'une période ou la pensée structuraliste et phénoménologique a dominé notre rapport au monde, j'ai été très tôt attiré par une volonté d'observer et d'analyser les outils et les supports utilisés afin de mieux comprendre leur nature. Je souhaitais aller à l'essentiel, étudier les constituants des outils et des supports. Faire un film c'est utiliser une caméra, mais c'est aussi travailler avec de la pellicule, de la bobine pleine et vide, avec des rouages d'engrenage, avec la force mécanique de l'appareil, la tension du parcours de la bande filmique, avec le lieu de la projection et son architecture, avec la lumière projetée et ses jeux optiques, son rayonnement quantique, le déplacement des spectateurs, les surfaces de réception de l'image, etc. Etudions ces constituants dans leur nature fondamentale. Observons et réfléchissons sur leur qualité et leur potentialité. L'enjeu était là, comment créer, comment penser notre rapport à l'art et au monde devant toutes ces images, ces machines à vision, cette débauche de projections, ce déversement aveuglant. Il s'agissait de lutter contre le pouvoir des images médiatiques. Je cherche à prendre en compte la spécificité du support et de la technologie utilisée. Je souhaite faire apparaître la matérialité primordiale afin que la mise en forme puisse dégager une pensée universelle. Dans ce contexte, il est évident que la finalité de l'œuvre est intimement liée au choix des matériaux utilisés. Je cherche une cohérence, une justesse, juste une image, une image juste ! (Comme le dit si bien Jean-Luc Godard) Après 1983 j'ai décidé de travailler avec la diapositive et non plus avec le dispositif cinématographique. Faire le choix de faire de l'art avec une seule image projetée. Si vous observez le dispositif de projection "Les Papillons" de 1988, sa présentation avec un projecteur de diapositive suspendu dans l'air par 2 fils et positionné tête en bas, propose au visiteur l'essentiel de sa cohérence, comme un geste pur, vidé de toute volonté décorative et superficielle. De plus on ne voit pas distinctement l'image projetée des papillons qu'il faudra révéler dans ses mains. Ici le rôle du regardeur qui fait le tableau cher à Marcel Duchamp prend toute son importance. Le regardeur découvre l'image des papillons dans ses mains et active ainsi la présence de l'oeuvre dans sa totalité. Il se trouve alors non pas face à l'oeuvre mais inclus dans celle-ci. Il en fait partie ! La nature de l'image est ici déterminée par le principe du dispositif. L'image des papillons est projetée dans l'air et puisque la netteté de l'image est réglée à hauteur des mains, nous pouvons avoir le sentiment qu'ils volent en dessous du projecteur, comme s'ils étaient attirés par la lumière de l'appareil. D'autre part, ayant constaté que la lampe du projecteur brûlaient progressivement les couleurs de la diapositive qui finissaient par disparaître, il m'a semblé approprié de choisir des papillons qui sont attirés aussi la nuit par la lumière brûlante d'une lampe et qui ont une vie éphémère. Nous sommes ici dans un rapport d'apparition et de disparition, de vie et de mort de l'oeuvre, donc posons nous la question de la pérennité et peut-être de la vanité de ce monde. Je pense qu'il n'y a pas que la spécificité des outils et des supports qui est déterminante sur le contenu de l'oeuvre mais aussi le contexte spatial de sa présentation. Ce questionnement est une partie importante de ma réflexion qui m'a amené depuis plus de dix ans à concevoir des dispositifs de projections urbaines. Il s'agit de fictionnaliser le contexte de la rue en y créant des mises en scènes d'apparitions animalières. Le citoyen, le promeneur noctambule sera surpris par l'apparition soudaine par exemple d'un rat géant dans l'espace d'un magasin désaffecté. Qui est le visiteur de l'autre ? Qui est l'intrus ? Le promeneur nocturne sera pris comme dans un piège, il deviendra comme un acteur situé sur le plateau d'une mise en scène cinématographique. La contextualisation de l'image de l'animal dans l'architecture urbaine va interagir sur l'attitude, le comportement du promeneur entre rêve et réalité.

3) Vos dispositifs lumineux et les images qui y sont proposées interviennent souvent comme des révélateurs de perception, à la fois de la surface comme de la forme projetée, mais qu’y a-t-il au delà de ces mises en scène illusionnistes ?

Effectivement je n’ai pas encore évoqué plus en détail le contenu de mes réalisations qui présentent depuis une trentaine d’années notre rapport aux éléments naturels afin que ceux-ci puissent être le véhicule et le support à une réflexion sur l’histoire de l’art et sur notre rapport au monde dans toute sa diversité. Quel est le sens de mes propositions d’images du monde naturel, très souvent contextualisé par le processus de la projection ? Lorsque l’on regarde l’ensemble de mon travail, on remarque un inventaire d’éléments à caractère encyclopédique et universel qui couvrent le monde animal dont nous faisons partie, le monde minéral, le monde végétal, les éléments de la nature comme l’eau, l’air, le feu, la lumière, etc. On peut penser que je suis à priori bien loin des sujets graves médiatisés par l’actualité mondiale et que je suis sourd et aveugle aux évènements sociaux et politiques. Plus d'un critique ou organisateur d’expositions doit penser que Gadenne est bien gentil avec ses papillons et ses feuillages, jugeant le sens de mon travail par une appréciation juste honorable mais peu intéressante ou convaincante par rapport à l’actualité artistique contemporaine. C’est sans doute la raison pour laquelle souvent on met essentiellement l’accent sur l’aspect magique et merveilleux, contemplatif et poétique de mes réalisations. Mais pour celui qui veut bien s’attarder sur le contenu de mon travail et approfondir la structure interne, il découvrira, je l’espère, un réseau de réflexions moins littéral. Prenons par exemple la vidéo projection intitulée « la roue », montrée dans l’exposition, qui fonctionne en correspondance avec la mise en situation d’un ensemble d’ampoules électriques reparties dans l’espace du lieu. Le regardeur appréciera le côté ludique de la présence d’un rat géant qui galope à l’intérieur d’une grande roue blanche tournant plus ou moins rapidement en fonction de l’allure de l’animal. Du fait de la rotation de la roue, celui ci active les ampoules électriques dont l’intensité lumineuse varie. Cette œuvre est d’ailleurs à rapprocher avec le dispositif cinématographique intitulé aussi «la roue » que j’avais crée en 1980. Je pense qu’il y a également un clin d’œil manifeste dans la mise en scène de cette vidéo projection avec Marcel Duchamp et de son œuvre intitulée « Roue de bicyclette » de 1913 et de son film « Anemic Cinéma » (fait d'illusion d'optique, réalisé, en 1925 avec la complicité de Man Ray et Marc Allégret), Mais revenons à « la roue », ce dispositif met en scène une interactivité réelle et fictionnelle entre l’animal et l’éclairage. Nous déambulons dans l’œuvre, à l’intérieur d’une histoire, d’une scènarisation. Par exemple, a un moment donné le rat tente de descendre de la roue et de s’échapper dans la salle d’exposition. Il y a sans doute autre chose à percevoir dans ce spectacle ludique et absurde, avec cet animal qui semble activer avec plus ou moins de force l’intensité lumineuse de l’éclairage de la salle d’exposition. N’y a t’il pas là un sujet devenu d’actualité dans notre société qui médiatise politiquement la crise énergetique ? Ne voyons nous pas ici une réponse à cette problématique ? Une réponse fantasmagorique et concrètement inopérante dans la réalité… Mais imaginer de découvrir cette réalisation implantée dans l’espace urbain, l’image du rat dans sa roue projetée la nuit sur un mur pignon d’un immeuble avec l’éclairage public qui s’allume avec plus ou moins d’intensité – comme si l’animal qui entraîne la rotation de la roue, pouvait produire une production énergétique afin d’alimenter le réseau électrique urbain. Cette mise en scène fictionnelle nous pose certaines questions, me semble t’il. Au-delà de l’effet illusionniste, n’y voit-on pas une corrélation avec notre désarroi actuel sur l’évident épuisement de nos ressources énergétiques ? N’est-ce pas là une solution irrationnelle à nos évidents problèmes de survie, de notre humanité en péril ? Pouvons-nous voir malgré tout un geste artistique, une position de conscience, un signe d’engagement politique et social, masqué par la mise en scène facétieuse ? J’imagine qu’il est possible de nous trouver un jour confrontés à cette situation de bricolage énergétique afin d’assurer la survie de l’humanité. L’implication de l’énergie électrique est au cœur du médium vidéo. D’ailleurs c’est maintenant l’ensemble de notre vie qui dépend du miracle technologique. Toutes ces créations contemporaines, alimentées par l’électricité, pourraient bien disparaître et tomber dans l’oubli et la désuétude. Cette fragilité de l’existence est bien dans la nature même du médium. L’électricité nourrit le médium, il y a une dépendance manifeste et irréversible. Mais sommes-nous conscients de ce rapport ? Ou alors souhaitons nous rester aveugles au possible effondrement de nos moyens technologiques. Pouvons nous être fiers de nos certitudes et penser que nos valeurs culturelles et sociales sont éternelles ? Il me semble que c’est tout le contraire, que le monde dans toute sa richesse, sa diversité et complexité est un monde fragile, comme un château de sable. Notre devoir n’est pas de clamer et d’afficher à outrance nos certitudes mais bien de montrer ce monde d’illusion et de vanité. Cette question n’a pas évolué depuis des générations, et il est vain de toujours croire à la pérennité de nos valeurs culturelles, sociales, économiques et politiques. Nous participons étrangement au malaxage d’un effondrement permanent. Un monde en rotation, à l’instar du mythe de Sisyphe. Il s’agit d’exprimer un faisceau de mise en garde, mais aussi d’hypothèse de lucidité. Je ne souhaite pas que ce questionnement apparaisse comme mélancolique, pessimiste ou fondamentalement négatif. Il est sans doute partagé depuis longtemps par d’autres créateurs et philosophes. Nous sommes dans un monde emmener par le mirage technologique et nous devons être encore plus attentif et vigilant devant la trajectoire délirante d’une société en surrégime.

Etrangement pour y voir clair, j’ai toujours eu besoin d’obscurité…

Propos recueillis par David Barbage, décembre 2006.

Bertrand GADENNE remercie les animaux, le rat, le hibou, l’aigle, le serpent, la grenouille mais aussi l’orage, l’arbre, le vent, l’eau, le ciel et le nuage.





 

 

Coordonnées
Galerie Duchamp
7, rue Percée
76190 Yvetot
France
tél : 02 35 96 36 90
fax : 02 32 70 44 71
(préciser à l’intention de la Galerie Duchamp)
Contact
Direction :

David Barbage

Service pédagogique :
Pascale Rompteau
Fabienne Durant-Mortreuil
Ingrid Hochschorner

Chargée de l’accueil des classes :
Fabienne Durant-Mortreuil

Chargée des “iconoclasses” :
Pascale Rompteau