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«Yvetot donc vaut
Constantinople»
Philippe RICHARD,
Peintre, sculpteur.
EXPOSITION DU 23/03/ au 05/05/2007
VERNISSAGE vendredi 23 Mars à 18h30, au 7 rue
Percée à Yvetot
Philippe Richard est
représenté par La galerie Bernard Jordan
De 2006 à la fin 2007, est inscrit au rang du calendrier des
" Célébrations nationales " du
Ministère de la Culture et de la Communication, le cent
cinquantenaire de la publication du célèbre roman
de Gustave Flaubert " Madame BOVARY ". En pays de Caux, chacun sait que
le nom d’Yvetot figure en bonne place dans
l’œuvre de Flaubert. Aussi, de cette
actualité nationale nous est venue
l’idée d’explorer plus avant le mobile
de cet attachement toponymique. Au cours de nos recherches, avec la
complicité du Centre
Flaubert de l’université de Rouen et
plus particulièrement de son Directeur M. Yvan Leclerc, nous
avons découvert au sein d’une lettre
écrite en juin 1853, une phrase étonnante, par sa
résonance et son adaptation possible à
l’univers de l’art contemporain. Ainsi, voici plus
d’un siècle et demi que cet homme visionnaire a
posé en quelques mots au cœur d’une
lettre d’amour, une des problématiques essentielle
de l’art de notre temps.
"Si le livre que j'écris avec tant de
mal arrive à bien, j'aurai établi par le fait
seul de son exécution ces deux
vérités, qui sont pour moi des axiomes,
à savoir : d'abord que la poésie est purement
subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets
d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople
; et qu'en conséquence l'on peut écrire n'importe
quoi aussi bien que quoi que ce soit. L'artiste doit
tout élever ; il est comme une pompe, il a en
lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les
couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes
géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on
ne voyait pas."
Gustave
Flaubert, 1821-1880.
Extrait d’une lettre
à Louise Colet, Croisset, 1h, nuit du 25 au 26 juin 1853,
Correspondance, éd. Jean Bruneau, Bibl. de la
Pléiade, t. II, 1980, p. 362.

L'exposition de Philippe Richard à
Yvetot donnera lieu à la réalisation d'une oeuvre
in situ dans le passage sous terrain sous la route
départementale 6015 (Ex RN15)
Questions à
Philippe RICHARD, peintre et sculpteur…
1)
Le voyage, la découverte, le déplacement, quel
sens donnez-vous à ces termes ?
PR
: Il est vrai que depuis quelques années, j’ai
été amené à me
déplacer beaucoup, à vivre dans
différents endroits, différents pays,
à découvrir différents lieux, que ce
soit pour des expositions, des séjours, des voyages
d’étude ou tout simplement pour des raisons
d’ordre privé. Comme vous le savez, je vis avec
une femme qui est née à Bucarest, a
vécu longtemps à New York et se
déplace beaucoup pour son travail. Aussi bizarre que cela
puisse paraître, je n’aime pas voyager, ce qui rend
cette vie assez difficile. En effet, j’ai du mal à
quitter un endroit pour un autre. Donc en fait, une fois les bagages
posés quelque part, les choses vont mieux,
jusqu’au prochain déplacement ! En fait, je crois
que je pourrais vivre à peu près
n’importe où, du moment que je n’ai pas
à faire des aller-retour... Evidemment, je me rends bien
compte que c’est par ailleurs une chance de pouvoir voyager
autant. Quand je dois me déplacer, j’organise mon
voyage en fonction des musées et des expositions se trouvant
dans les villes que je vais traverser. Depuis quelques temps,
j’ai ajouté les régions viticoles aux
musées quand je peux me déplacer en voiture.
J’adore m’arrêter dans un village et
déguster le vin de différents vignerons provenant
du même terroir. Les différences de goût
et de qualité sont énormes.
2)
Vous différenciez donc le voyage et le séjour ?
Tout
à fait. J’aime le sentiment de
m’installer dans un endroit, de rencontrer de nouvelles
personnes, de vivre dans de nouveaux paysages, sous une
lumière différente. Très vite,
j’entrevois les avantages et les inconvénients du
nouvel endroit. Aucun lieu n’est parfait et c’est
très bien comme ça. Comme je vous le disais juste
avant, je crois que je pourrais vivre n’importe
où, du moment que je puisse travailler comme je
l’entends. Il y a quelques années, quand je me
rendais très souvent à New York, il me semblait
important d’être là-bas, afin de voir le
plus d’œuvres possibles et de me confronter
à la création la plus contemporaine. Tout cela a
eu des bons cotés. J’ai eu ainsi la chance de
rencontrer de nombreux artistes comme Peter Soriano, Mark Schlesinger,
David Reed, James Hyde, Roxy Paine, Jonathan Lasker, Robert Grosvenor
et beaucoup d’autres. Certains sont devenus des amis.
Maintenant, je ressens nettement moins la
nécessité de rencontrer les artistes et
d’exposer dans les endroits à la mode. Tout cela
me paraît un peu vain. Désormais, je travaille
beaucoup et j’essaie de ne faire que ce qui me tient vraiment
à coeur. Je ne voudrais pas non plus donner
l’impression qu’il n’y a pas
d’artistes qui vivent en France, je pourrais citer des
artistes comme Shirley Jaffe, Claude Viallat, Al Martin,
Frédérique Lucien, Gilgian Gelzer,
Béatrice Cussol, Christophe Cuzin, Dominique de Beir, Makhi
Xénakis, Pierre Mabille ou Michel Gouéry que je
considère comme des artistes importants et aussi des amis
chers. Certains d’entre eux n’ont pas encore la
reconnaissance à laquelle ils pourraient
prétendre.
3)
Parmi ces artistes que vous citez, il y a des peintres, mais il y a
aussi des sculpteurs…
Oui.
Il se trouve que mon aventure de peintre m’entraîne
de plus en plus sur le terrain de la sculpture ou en tous cas, de la
troisième dimension. Je ne sais pas d’ailleurs si
ces termes ont encore un sens aujourd’hui. Je me suis
toujours senti peintre, je me suis toujours revendiqué comme
un peintre, mais il me semble que ces classifications sont devenues de
plus en plus obsolètes. D’ailleurs, vous me
présentez comme un peintre et sculpteur ! Un
musée de Saint-Louis, dans le Missouri, le Laumeier
Sculpture Park , m’a invité récemment
pour que je réalise une œuvre in situ.
J’étais invité en tant que sculpteur.
Remarquez, ils avaient invité juste avant moi Sol Lewitt. De
toute façon, des artistes comme Sol Lewitt ou Richard Tuttle
qui flirtent avec la troisième dimension sans complexe
m’ont toujours beaucoup intéressé.
Donald Judd a commencé sa carrière
d’artiste en tant que peintre. Une chose que je trouve
beaucoup plus étrange, c’est
qu’actuellement l’œuvre d’un
artiste tel que Robert Grosvenor influence d’une certaine
manière ou plutôt d’une
manière certaine mon travail, plus que certains peintres
avec lesquels on a pu m’associer.
4)
Peut-on dire que votre peinture/sculpture s’inscrit dans une
démarche abstraite ?
De
la même manière que je ne crois pas beaucoup dans
les catégories, les classifications, je ne crois pas
beaucoup dans ce genre de terme générique. Toute
peinture est une représentation, ne serait-ce que
d’elle-même. Pour moi, il n’y a pas de
différence fondamentale entre Fouquet, Chardin, Manet,
Cézanne, Matisse, Bram Van Velde, Hantaï, Viallat,
Jaffe ou Mitchell. Ce sont des peintres qui s’interrogent et
interrogent le monde qui les entoure. Ils font tous partie
d’une même famille. Je ne les vois pas comme des
abstraits ou autre chose. Une chose est toutefois vraie :
j’aime la peinture plus que les images. Peut-être
que c’est une définition d’une certaine
vision de l’abstraction. Par ailleurs, il est vrai aussi que
j’aime énormément les
mathématiques et les sciences de la vie. De là
à être qualifié d’abstrait,
j’aime trop me situer dans le réel. Je suis
quelqu’un de très pragmatique. J’aime
à regarder la situation telle qu’elle est et non
telle que j’aimerais qu’elle soit.
5)
Qu’apprend-on d’un artiste peintre enseignant en
école d’art?
PR
: Je ne crois pas être un grand pédagogue. Par
contre, il me semble important que des artistes participant
à la création de leur temps
s’investissent pendant un certain temps dans
l’enseignement artistique. Ainsi, j’enseigne une
certaine idée de la peinture au sein de
l’équipe pédagogique de
l’Ecole Régionale des Beaux-arts de Rouen.
J’essaie de faire partager aux étudiants mon amour
des œuvres et ma passion pour la création. Je
pense que les jeunes qui étudient aux Beaux-arts ont une
chance inouïe. Ils sont au contact d’acteurs de la
vie artistique et ont l’opportunité de choisir une
autre vie que celle qui leur est présentée dans
les magazines ou les programmes politiques. Contrairement à
certaines idées reçues, les écoles
d’art sont des lieux où l’on travaille
beaucoup et où les échanges entre les
étudiants et les intervenants sont des plus fructueux. Ce
n’est pas le paradis pour autant...
6)
La peinture fut-elle présente dès
l’origine dans votre démarche d’artiste ?
PR
: Ma première émotion artistique a
été la suivante : J’avais
peut-être 6 ou 7 ans et je me trouvais seul dans ma chambre.
Mes parents avaient recouvert les murs d’un assez affreux
papier peint représentant des paysages dans lesquels
s’ébattaient quelques cow-boys et indiens perdus.
Ce papier peint était par endroit
décollé. Le désoeuvrement du mercredi
aidant, j’ai eu l’idée
d’arracher tout ce qui était possible.
J’ai décidé ensuite de «
refaire » les parties manquantes avec mes feutres, et mes
gouaches. Ça m’a pris une bonne partie de
l’après-midi et je n’ai jamais
oublié ce que j’ai ressenti quand j’ai
pensé que j’avais terminé. Je me suis
reculé et cela m’a semblé beaucoup
mieux. Ça n’a pas été
l’avis de mes parents, ils n’ont jamais
été très visuels. C’est une
anecdote. J’ai toujours été
fasciné par la peinture tant pour le résultat que
pour le processus de création. De la même
manière que l’on peignait les sculptures au Moyen
age et dans l’Antiquité, je ne peux imaginer une
de mes structures sans peinture. D’ailleurs, quand
j’y pense, je préfère le terme
« structure » à celui de «
sculpture ».
7) Votre travail est davantage une peinture mise en espace
qu’un espace mis en peinture, quel
évènement fonde ce mode d’intervention ?
Quand
on me propose une exposition, j’essaie toujours de voir et
revoir le lieu avant de commencer à travailler.
C’est important pour moi de m’imprégner
du lieu, de ses qualités (volume, lumière,
histoire, etc...), mais ensuite, une grande partie du travail se fait
à l’atelier. Je réalise des «
pièces ». J’ai été
amené à réaliser peu
d’œuvre pour des lieux spécifiques.
L’œuvre réalisée pour le
passage sous l’avenue Clemenceau à Yvetot en fait
partie. Malgré tout, même celle-ci reste une
peinture mise en espace. Je crois que ce que j’aime
par-dessus tout, c’est la possibilité
d’emporter l’œuvre ailleurs, comme un
nomade démonte, puis remonte, sa tente. J’ai eu
l’occasion de me rendre plusieurs fois dans le
désert mauritanien. J’ai eu beaucoup de chance,
car peu d’étrangers choisissent cette destination.
Sur place, nous essayons de vivre comme et avec les nomades Je suis
toujours fasciné de ce qui leur est vraiment
nécessaire. Il n’y a pas de place pour le
superflu. En quelques minutes, le campement est
démonté et les gens prêts à
partir. Je ne voudrais pas passer pour un ascète. Je suis
quelqu’un qui adore le superflu.
8)
Ainsi, vous vous définiriez finalement comme un artiste
travaillant dans la solitude de son atelier...
PR
: dans un sens, oui. L’atelier est pour moi le lieu de la
liberté. Personne ne peut y entrer qui n’y a pas
été invité. Dans mon atelier, je
m’autorise absolument tout. Par contre, je n’y suis
pas toujours seul, j’ai besoin d’aide pour
réaliser les pièces importantes. C’est
à la fois un lieu de réflexion,
d’expérimentation et de réalisation,
voire de production.
9)
comment définiriez-vous ce que vous produisez ?
J’aime
à créer des objets qui seront amenés
à exister dans différents lieux. Dans ce sens, ce
sont des objets mobiliers, tout comme les tableaux
d’ailleurs. Je tiens à ce que
l’objet/peinture/sculpture/installation/etc... modifie la
perception qu’on a du lieu qui accueille
l’œuvre pour un temps. Je crois en la
spécificité de l’objet peinture,
à son autonomie. Il m’arrive de peindre
directement sur les murs mais ces interventions ont toujours pour
origine quelque chose qui a été
apporté, quelque chose de mobile. Je trouve que ces
objets/peintures/etc… fonctionnent dans l’espace
quand non seulement elles le transforment, mais aussi le parasitent.
10)
Il y aurait donc une certaine lutte entre l’œuvre
et l’espace qui les reçoit ?
Peut-être.
Il y a aussi cette question du débordement auquel je pense
constamment. Le débordement, c’est
l’instant où l’œuvre prend le
dessus sur l’espace. C’est une idée qui
est assez nouvelle pour moi. Il y a quelques années, parlant
des peintures entre elles ou en relation à
l’espace, j’aurais plutôt
parlé de dialogue. Maintenant je
préfère l’idée de
parasitage. J’aime imaginer les œuvres se
déployant dans l’espace comme
s’étend une épidémie. Je
cherche à créer des peintures qui soient
à la fois attirantes et menaçantes.
11)
Vous arrive-t-il d’entretenir une relation spirituelle aux
couleurs?
Non.
Je crois en la matérialité de la couleur. Je peux
regarder des pigments pendant des heures. Je crois aussi que chaque
couleur a une vitesse particulière qui est
peut-être liée à sa longueur
d’onde.
12)
« Yvetot donc vaut Constantinople… » que
vous évoque cette citation de Flaubert ?
Comme
vous le savez, cette citation est issue d’une des nombreuses
lettres écrites par Flaubert à Louise Colet. Tout
d’abord, il faudrait peut-être remettre ces mots
dans leur contexte. Flaubert écrit : « Si le livre
que j'écris avec tant de mal arrive à bien,
j'aurai établi par le fait seul de son exécution
ces deux vérités, qui sont pour moi des axiomes,
à savoir : d'abord que la poésie est purement
subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets
d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople; et qu'en
conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi
bien que quoi que ce soit. L'artiste doit tout élever ; il
est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux
entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait
jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était
plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas ». En fait,
Flaubert, qui est en train d’écrire le chef
d’œuvre qu’est « Madame Bovary
» considère que plus que l’histoire et
l’endroit où ça se passe,
l’attitude de l’artiste face à son
travail et la vision qu’il en a est mille fois plus
importante. J’aime cette idée que « l'on
peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi que ce soit
». C’est une chose que j’ai toujours
défendu en peinture. Pour moi, le motif n’a pas
vraiment d’importance, l’histoire, la narration
encore moins. Ce sont des prétextes à peindre. Je
ne tiens pas particulièrement à avoir des
idées. Je me méfie des idées, surtout
des bonnes. Ce n’est pas cela qui fait la
différence. La bonne idée qui nous passe par la
tête, passe dans la tête de dizaine de personnes au
même instant. Les artistes qui privilégient les
bonnes idées s’exposent à avoir des
clones de leurs œuvres un peu partout en même
temps. C’est assez intéressant. Ce principe ne
fonctionne qu’en art. Ailleurs, c’est parfois
plutôt très important d’avoir des bonnes
idées, dans le champ de la recherche scientifique, par
exemple. Ce qui marche dans les sciences n’a de mon point de
vu, aucune validité en art, ou très peu. Quand
Seurat, Géricault ou Van-Gogh meurent, personne ne les
remplacera. La perte que représente leur disparition est
infinie. Dit comme cela, ça paraît
évident. Chaque artiste est en principe
irremplaçable. Pour un chercheur, c’est
différent. Si Pasteur ou Einstein n’avaient pas eu
le temps de faire leurs découvertes, d’autres les
auraient faites.
13)
En peinture « le passage » est très
souvent un mode de transition d’une valeur à une
autre, cette notion est-elle présente dans votre
intervention dans le passage souterrain de l’avenue Georges
Clemenceau d’Yvetot ?
Ce
passage m’intéresse beaucoup parce qu’il
semble très utilisé et qu’il
n’a pas de qualité propre. C’est un
couloir souterrain permettant de franchir une route très
passante et reliant une partie de la ville à une autre.
J’aime la notion de passage, de
pénétrable. C’est quelque chose que
j’ai développé notamment avec la
série des variables atmosphériques, peintures
ambiguës qui flirtaient avec l’architecture, le
mobilier, la peinture, les objets, etc…
14)
La Galerie Duchamp est hébergée dans une ancienne
minoterie du XIX éme siècle, cette
particularité a-t-elle influencé la
façon dont vous avez investi son espace ?
PR
: Il se trouve que j’ai grandi à coté
d’une minoterie. En fait, presque dedans.
C’était une petite usine vieillotte dont mon
père avait la charge sans en être le
propriétaire. La plupart de mes souvenirs
d’enfance sont liés à ce lieu
industriel d’une autre époque. Il était
évidemment interdit aux enfants de jouer dans
l’enceinte de la minoterie.
C’´était très tentant de
venir jouer et construire des cabanes et des galeries au milieu des
sacs pesant chacun entre 50 et 100 Kg dans des entrepôts
poussiéreux qui sentaient des odeurs de farine, de
céréales. Construire des galeries et surtout
devoir échapper aux ouvriers qui avaient la consigne de nous
chasser mais qui en réalité nous aimaient bien et
avaient d’autres chats à fouetter. Il y avait
aussi les silos à grains et les trous dans les planchers...
15)
Vous évoquez les trémies par lesquelles passent
l’énergie et le grain ?
Oui,
comme à Yvetot. Tous les trous que nous avons
réouverts par lesquels passaient les courroies et les
élévateurs. Il me semblait important de retrouver
une nouvelle fonction à toutes ces traces du
passé. Tous ces trous offrent une quantité
intéressante de potentialité.
16)
D’accord, mais y-a-t-il une relation particulière
entre les oeuvres exposées et l’espace de la
minoterie ?
PR.
Je rêve que les visiteurs de l’exposition
d’Yvetot repartent en ayant non seulement vu une exposition
mais aussi compris un peu mieux l’espace de la galerie et les
raisons pour lesquelles ce lieu a cette configuration si
particulière. Pour moi, le lieu d’exposition de la
galerie Duchamp est un lieu très chargé du fait
de tous mes souvenirs et aussi de la structure très
particulière d’une minoterie. Ce serait
peut-être un peu long à expliquer. Il existe peu
de lieu en France aussi chargé que la galerie Duchamp. Je me
souviens de l’exposition réalisée dans
l’espace de l’H du Siège, à
Valenciennes. Cette exposition avait été
réalisée en collaboration avec un autre artiste,
Egide Viloux, avec lequel j’ai réalisé
différents projets, les pièces étant
imaginées en commun. Bien sûr, il y a aussi le
Creux de l’Enfer à Thiers. C’est un lieu
dans lequel j’aimerais aussi beaucoup intervenir.
J’en ai déjà parlé
à Frédéric Bouglé. Les
choses qui nous tiennent à cœur mettent parfois du
temps à se réaliser.
17)
Chacune de vos expositions fait-elle nécessairement appel
à des « affinités électives
» avec son espace, comme avec les personnes qui «
l’habitent » ?
PR
: Nécessairement est un peu exagéré.
Il y a bien sûr des exceptions. En tous cas, ce qui est
sûr, c’est que le lieu, s’il a une
qualité, induira forcément le travail qui sera
exposé. Pour Yvetot, la plupart des œuvres
exposées ont été
réalisées spécifiquement pour
l’exposition. Ce sont pourtant des œuvres autonomes
qui seront amenées à être
exposées à nouveau dans d’autres lieux.
Certains lieux sont plus importants que d’autres. Il en a
été ainsi de Lacoste, au Savanah College of Art
and Design, en été 2005, quand j ‘ai
été amené à intervenir au
sein du village avec une pièce qui mesurait un
kilomètre de long et proposait une visite inédite
(et en principe interdite) de certaines parties du village
où Sade avait été
arrêté, en se basant sur un texte du
mathématicien Poincaré. Certains lieux sont plus
évocateurs par leurs qualités
intrinsèques ou leurs possibilités. Ainsi, en
principe, je devrais être amené à
intervenir dans et autour du musée Matisse au
Cateau-Cambrésis l’année prochaine.
C’est une aventure qui m’intéresse
beaucoup. Il y a une chose que j’aurais voulu ajouter.
J’ai toujours des difficultés à exposer
dans le sens où malgré tout, je suis
amené à imposer quelque chose à
quelqu’un. Ce qui me plait, c’est que tout cela est
finalement assez éphémère et que si
cela ne plait pas, il suffit de patienter un peu, mais pas trop...
18)
Quelles ruptures voyez-vous dans votre démarche entre hier,
aujourd’hui et demain?
PR
: C’est difficile de répondre à une
telle question. J’ai toujours l’impression de faire
des choses incompatibles entre elles. Quand arrive le moment de
l’exposition, tout retrouve un sens, et finalement chaque
pièce fonctionne comme un mot dans une phrase, à
la différence que la phrase peut être
réécrite à chaque nouveau point de
vue, qu’elle prend à chaque fois un sens nouveau
et que tous les mots sont par définition interchangeables.
J’ai juste l’impression que
l’âge de la maturité venant,
j’entrevois plus de possibles pour mes recherches et je peux
aller plus vite au but. Il y a des choses que j’aimerais
approfondir. Il y a d’autres choses que j’aimerais
laisser de coté. Parfois, pourtant, ce qu’on
abandonne est plus important que ce que l’on croit avoir
découvert. Finalement, il faut peut-être accepter
de se fier à son intuition.
Une
citation que vous appréciez ?
«
Rien – ou presque rien – de ce qui
émerge au cours de la longue histoire du vivant
n’est de nature définitive.
L’évolution est une succession infinie
d’accidents, construisant, déconstruisant et
reconstruisant sans cesse, faisant naître la
nouveauté ».
Jean Claude Ameisen, La sculpture du vivant, Edition du Seuil, 2003.
Propos
recueillis par David Barbage, février 2007.
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