Frédérique
Lecerf : ça marche à l’amble…
Vous avez
dit à l’amble ? Comme c’est étrange : en
bouche, ces deux syllabes produisent déjà l’impression
de la beauté.
Amble,
Ambre bleu,
matière souple mais figée
muscles légèrement froissés
Ampleur ployée déployée
Tentons
de faire entendre la promesse de bonheur résultant d’une
ascèse (du grec askèsis = exercice) corporelle. Il s’agit
de rompre avec la routine et faire l’expérience de facultés
physiques hautement improbables. C’est que la marche n’est
jamais qu’une façon de marcher, un pli, une habitude
acquise qu’il est presque impossible de changer. Si l’espèce
humaine se meut généralement debout, la manière
précise de le faire reste, pour les individus, l’obscur
révélateur de toutes les inégalités. Élégant
ou vulgaire, pesant ou léger, joyeux ou douloureux ? —
Dis moi comment tu marches et je te dirai qui tu es…
Donc, déjouer
l’attente, l’automatisme, le réflexe. Ceci constitue
bien un geste proprement déroutant, car adopter une autre démarche
peut conduire n’importe où ! Franchir des limites, n’est-ce
pas la définition même du sport ? Il s’agit, en
effet, de rien de moins que ceci : s’affranchir, se doter nouveaux
pouvoirs, et sauter dans l’inconnu, de l’autre côté
du miroir, au pays des merveilles.
Démarche,
en français, le mot a deux sens. Il caractérise à
la fois la locomotion humaine et le programme, théorique ou
pratique, d’un individu. Frédérique Lecerf est
la seule artiste à réunir les deux acceptions du mot.
Sa démarche artistique est précisément une démarche
corporelle. Oui, c’est bien cela : elle nous fait marcher !
Mais aussi,
on l’aura compris, sa démarche (à l’amble)
n’est pas purement conceptuelle, c’est un geste sensible.
Le corps, tout entier suspendu au ressort de la colonne vertébrale,
répercute spontanément,au moindre déplacement
de chacun de ses membres, une sorte de torsion. Avancez la jambe droite,
c’est l’épaule gauche qui vient naturellement compenser
le déséquilibre. C’est pourquoi la marche à
l’amble apparaît si anti-naturelle. Bio mécaniquement,
l’amble est une technique du corps qui peut se définir
comme une latéralisation du pas. Appréciée, à
la belle époque, en équitation, la marche à l’amble
aujourd’hui n’est pas seulement passée de mode,
elle est stigmatisée comme une « grave dégradation
de l’allure » et interdite par le règlement des
épreuves sportives … Mais l’artiste n’a pas
à respecter le bon goût de ceux qui, politiquement corrects,
n’achèvent plus les chevaux…
Au fond,
telle serait l’ambition secrète de la démarche
de la marche à l’amble, cette discipline artistico-sportive
: contraindre le squelette hors de ses habitudes pour libérer
l’esprit.
Une seule
image, une image fixe, ne permet pas de se rendre compte. Au XIXe
siècle, après l’invention de la photographie mais,
surtout, de la chronophotographie, certains artistes, peintres ou
sculpteurs, ont été accusés, d’avoir commis
des fautes dans leurs représentations animalières. A
Metz, court la légende du sculpteur Charles Pètre qui
se serait suicidé après qu’on lui a prouvé
l’absurdité de son cheval exposé sur l’Esplanade
de la ville. Ce n’est pas vrai, sans doute, mais c’est
troublant ; comment l’enjeu d’une démarche, qu’elle
soit ou non « à l’amble », peut-il être
la mort ? L’amble, le détail qui tue, donc, apparaît
lorsque l’image s’anime mais, surtout, lorsque l’image
animée ralentit et s’arrête, se décompose
en de multiples photogrammes. C’est peut-être ce qui est
si jouissif dans la contemplation des séries réalisées
par Etienne-Jules Marey, Eadweard Muybridge ou Albert Londe, il y
a plus d’un siècle. L’amble serait alors, de manière
un peu métaphorique, le nom de cette fulgurance guettée
au moment où se délite l’amalgame de l’espace
et du temps, la révélation de notre désir scopique
le plus intime qui se manifeste dans le mouvement aller-retour de
l’image fixe à l’image-mouvement.
Enfin,
ce qui trahit particulièrement la barbare élégance
de la marche à l’amble, c’est la façon dont
se déplacent ces animaux splendides qui, ignorant de nos préjugés,
la pratiquent sans vergogne. L'ours marche à l'amble, c'est-à-dire
qu'il avance en même temps les pattes avant et arrière
d'un même côté. Et c’est à cause de
cette démarche qu’on lui prête un cerveau capable
de s'adapter à beaucoup de situations. Les chameaux et les
girafes, lorsqu’ils marchent, les éléphants lorsqu’ils
trottent se déplacent aussi en levant un bipède latéral
quasiment en même temps… Cette désarticulation
donne à leur démarche une allure chaloupée et
charmante qui constitue peut-être une forme de dandysme sauvage
! Évidemment, lorsqu’il s’agit de les monter, ces
animaux s’avèrent très déstabilisants !
Olivier
Goetz